Il y a en nous une zone de silence où s'enferme une partie de notre vie intérieure, soit que nous ne voulions y laisser pénétrer personne, soit que nous éprouvions une impuissance à le faire ; elle marque la limite de notre amour.
Mais il y a aussi au fond de chacun de nous un puits de silence au bord duquel nous n'osons même pas nous pencher sans la présence de l'amour.
L'intimité, il est vrai, n'est pas toujours l'effet de l'amour ; il arrive bien souvent qu'elle le précède. Quelquefois, elle fait naître l'amour sans qu'on y ait songé. Elle peut accroître indéfiniment un amour humble et timide. Mais l'amour dans lequel nous avions mis toute notre confiance ne résiste pas toujours à l'intimité.
Y a-t-il un amour si parfait qu'il nous permette de toujours dire à voix haute tout ce que nous disons à voix basse ? Mais on peut penser que le rôle de l'amour est d'abord de changer la nature de tout ce que nous disons à voix basse. Et c'est le sens sans doute de l'amour le plus parfait qui est l'amour de Dieu.
La distinction entre ce que nous disons à voix haute et ce que nous disons à voix basse est la mesure de notre séparation et de notre solitude. Dès que la solitude a cessé, l'amour de soi ne fait plus entendre une voix séparée. Il n'est pas nécessaire non plus que nous parlions toujours à voix haute : comme si ce que nous pensons était invisible, ou comme si nous voulions le dissimuler en paraissant le révéler. Nos paroles les plus silencieuses sont aussitôt entendues par l'âme qui nous aime : et comme nous vivons avec elle dans une communication permanente, ces paroles trouvent toujours en elle une réponse, c'est-à-dire un écho. Le plus grand bienfait de l'amour, c'est de produire une purification de notre vie secrète en l'affranchissant des bornes de l'amour-propre, de lui révéler une intimité plus profonde où des êtres différents communient.
Il y a ainsi un silence de l'intimité qui est plus poignant que toutes les paroles ; car il marque un respect délicat de la séparation matérielle et une pénétration immédiate et parfaite entre les âmes. Les paroles, en le rompant, non seulement paraîtraient inutiles et grossières, mais on verrait en elles l'obstacle plutôt que le moyen ; elles nous rappelleraient durement notre dualité au lieu de l'abolir. Elles nous feraient sentir la présence de notre corps qu'il faut oublier, et froisseraient sa pudeur.
En présence de l'objet aimé, le silence a plus de prix que la parole ; il a plus de richesse et de subtilité que les paroles les plus fines. Il ne borne pas comme elles le mouvement de l'imagination. Il garde à la communion des êtres un caractère purement spirituel, alors que la parole souligne la présence du corps qui les sépare et, en affirmant l'amour, semble chercher encore à l'affermir.
C'est seulement dans le silence que l'amour prend conscience de son essence miraculeuse, de sa liberté et de sa puissance d'intimité. Les paroles détruisent son duvet et sa grâce toujours naissante. Qui peut douter qu'au Paradis les esprits jouissent d'eux-mêmes en communiquant avec Dieu et avec les autres esprits dans la ferveur d'un parfait silence ?