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On parle parfois d'amour là où il y a de la confiance, de la droiture, de l'estime et de l'admiration. Ces sentiments ne remplacent pas l'amour. Ils ne suffisent pas à créer cette communication totale entre deux êtres qui ne peuvent plus avoir de secret l'un pour l'autre, pénètrent l'un et l'autre jusqu'à l'extrémité de leur intimité et confondent l'univers avec le cercle perpétuellement agrandi de la double vie intérieure. Ils laissent à chaque individu une trop exacte conscience de soi, une trop libre disposition de soi. Chacun garde trop net le sentiment de sa propre différence. Il ne pénètre point dans la conscience de l'autre ; il ne se laisse point pénétrer. L'affection qu'il lui témoigne est toujours réglée par le jugement. Ce sont là des rapports d'élection, mais qui reproduisent avec une extrême délicatesse les rapports qui nous sont communs avec tous les hommes ; ce sont des effets privilégiés de l'inclination commune qui les porte les uns vers les autres et qui, dans chaque cas, doit s'accorder avec la justice et avec la vérité. En les poussant jusqu'au dernier point, l'amour semble les abolir. Car le propre de l'amour c'est d'occuper tout l'univers ; l'affection la plus profonde n'en occupe qu'une partie.

L'effort généreux que l'on fait pour se donner à un être que l'on estime suffit à montrer qu'on ne l'aime pas d'amour. Et pourtant, l'affection, la mutuelle sincérité, la parfaite confiance qui règnent entre deux êtres suffisent souvent à porter chacun d'eux à la hauteur des meilleures parties de l'autre.

On rencontre certaines âmes qui ont de la mobilité, de l'ardeur et une sorte de frémissement contenu, qui connaissent les aspirations intérieures les plus puissantes et les plus secrètes, qui semblent rechercher une solitude ambitieuse et négliger autour d'elles le train ordinaire de la vie, mais qui appellent avec anxiété un être qui les devine, qui pénètre dans leur intimité et qui ébranle leur vie cachée. Leur silence est une attente et leur regard tantôt se ferme et tantôt interroge, mais en retenant à peine la joie qu'elles éprouvent déjà à se donner.

Elles trouvent parfois quelque affection un peu au-dessous d'elles, mais elles savent en faire une union si parfaite et si tendre qu'elles ne regrettent pas un don qu'elles n'ont pas reçu ; elles perdent la conscience qu'il leur a manqué. Leur âme a gardé les mêmes mouvements, mais l'affection leur permet maintenant de les répandre et de les communiquer ; et la réponse qu'elles reçoivent, si humble soit-elle, leur suffit pour qu'elles imaginent avoir trouvé l'objet qui devait les satisfaire. Si la rencontre d'un véritable amour pouvait faire revivre en elles l'espérance qui les a trompées autrefois, elles n'en seraient plus troublées, car elles ont acquis assez de sécurité et de bonheur pour en retenir les bienfaits, les reverser dans une affection qui paraissait d'abord si modérée et réussir encore par ce moyen à la purifier et à l'agrandir.

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