Trop souvent on pense que l'amour est un mouvement violent qui nous porte vers un objet dont nous sommes privé. On le confond alors avec le désir. On l'étudie moins volontiers dans la possession, comme s'il n'apparaissait avec toute sa force que lorsqu'il rencontre des obstacles qui l'empêchent de se satisfaire. Encore imagine-t-on la possession comme un désir qui toujours s'éteint et toujours se ranime.
Mais si l'amour n'est rien de plus qu'un mouvement tendu vers une fin, dés que cette fin est atteinte et qu'il peut s'exercer sans obstacle, il cesse d'exister. Il n'a plus d'objet dès qu'il a rencontré son objet. Aussi l'amour est-il surtout sensible à la conscience quand il est malheureux, quand il est une aspiration puissante et inassouvie. Alors une dualité violente apparaît en nous entre ce que nous désirons et ce que nous possédons : et dans ce déchirement de soi se révèle la profondeur de la passion.
L'amour heureux, au contraire, produit un apaisement intérieur, une harmonie dans les âmes et une harmonie entre les âmes. On dit qu'elles oublient le reste du monde ; mais il serait plus vrai de dire qu'elles s'oublient elles-mêmes ; car le monde tout entier est maintenant présent en elles et il leur semble qu'en obéissant à sa loi elles contribuent à en régler le cours. Peut-être, il est vrai, ne gardent-elles plus à la fin le sentiment distinct de cet amour ; mais c'est qu'il est confondu avec leur être même. Elles repoussent la pensée qu'elles ne l'ont pas toujours connu ou qu'elles pourraient un jour en être privées et c'est le signe que pour elles le temps a disparu.
Pour la plupart des hommes l'amour ne se prolonge pas au delà de la possession ; quand celle-ci est assurée, elle fait naître l'ennui, la fatigue et le dégoût. Il leur faut les crises de l'incertitude et de la jalousie pour que leur sensibilité soit ébranlée. Ils recherchent des amours troubles qui ne vivent que d'espérance et de crainte, qui s'aiguisent sur les obstacles et dans lesquels le désir est assaisonné par l'impatience et la possession par l'anxiété. Il faut avoir beaucoup de sagesse et de force pour préférer un amour égal et plein qui nous permette de jouir dans le présent, sans jamais l'épuiser, d'un bonheur auquel la pensée de l'avenir ne donne plus de crainte qui ne se change en espérance, ni d'espérance qui ne se change en action de grâces. Ceux qui connaissent le mieux l'amour ne sont pas ceux dont le désir est le plus fort, car la possession les déçoit, mais ceux qui savent embrasser dans la possession la moisson la plus riche.
Presque tous les malheurs de l'amour viennent de ce qu'il est infiniment plus difficile de posséder que de désirer. C'est la loi du désir de mourir dans sa propre satisfaction : il ne meurt que pour renaître et pour mourir encore. L'amour ne connaît pas ces vicissitudes. Il renaît incessamment de lui-même sans payer jamais de tribut à la mort. Et tandis que le désir court toujours à sa propre destruction, l'amour nous introduit dans l'éternité.