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L'amour-propre nous fait sentir douloureusement nos limites tandis que l'amour nous porte toujours au delà.

Mais il se poursuit un perpétuel débat entre l'amour et l'amour-propre ; et ces deux contraires ont souvent le même commencement. L'amour excite d'abord l'amour-propre ; et même on peut dire qu'il le développe jusqu'au moment où il le fait éclater et où il le détruit.

La forme la plus misérable de l'amour consiste dans cet amour d'un autre corps qui n'est que le prolongement de l'amour de notre propre corps et qui se défie de l'esprit ou qui le hait, parce que l'esprit, qui unit tous les êtres, viendrait troubler sa possession solitaire. Ainsi, il nous sépare des autres hommes, aiguise, dans le secret qu'il établit entre nous et l'objet aimé, les piqûres de l'amour-propre, multiplie ses plaisirs et ses peines. Ce n'est qu'un amour apparent : c'est l'amour-propre qui a pris un autre visage.

Beaucoup d'hommes ne connaissent pas d'autre amour. Au lieu d'exprimer un renoncement à soi et une union avec un autre être dans l'universel, l'amour n'est pour eux qu'une alliance entre deux égoïsmes au service l'un de l'autre. Ils tournent à leur avantage jusqu'à l'accord subtil qui règne entre leurs pensées et qui n'est qu'un moyen pour eux de donner et de recevoir certaines caresses immatérielles. Il faudrait donc que l'amour fût alors un principe d'union et un principe de séparation tout à la fois : il n'unirait deux êtres que pour accroître leur plaisir séparé. Et ses complaisances attentives n'auraient point d'autre objet que de permettre à chacun d'eux de sentir avec plus d'acuité tout ce qu'il possède.

L'amour véritable abolit toutes les séparations. Il nous apaise et il nous éclaire ; il établit l'unité dans notre âme en nous unissant avec un autre être et, par lui, avec tout l'univers. Il se répand sur ceux mêmes dont il devrait nous séparer : il nous rend tout à coup sensible à leur humanité. Dans cette parfaite intimité qui a fait tomber miraculeusement entre deux êtres les barrières de l'individualité, tous les autres êtres peuvent recevoir un accueil spirituel : telle est la forme visible d'un amour heureux et conforme à sa fin véritable.

Tout être auquel on se donne tout entier avec une joie ardente où la volonté propre ne se fait plus sentir, cesse de se défendre. Tout don que nous faisons de nous-même en n'exigeant rien en échange, nous est déjà rendu. En nous renonçant nous-même, nous ne faisons plus qu'un avec l'esprit pur : nous lui laissons la place ; or en lui tous les êtres particuliers trouvent accès et communient. Ils interrompent tous les débats de l'amour-propre ; et, perdant l'amour-propre au profit de l'amour, ils comblent toutes les ambitions de l'amour-propre et les dépassent. L'amour ne peut pas être la complicité de deux égoïsmes qui, s'isolant du monde, font de cet isolement la source de leurs délices. Il dissout ces deux égoïsmes et crée autour d'eux un cercle plus vaste qu'il élargit sans cesse et où l'univers entier parvient à tenir.

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