On croit souvent que l'amour naît dans l'âme sans qu'elle l'ait cherché comme y naissent les idées. Et, comme elles, quand on le cherche, il semble nous fuir. Tout en lui ressemble à la grâce et à l'inspiration. Mais peut-être la grâce et l'inspiration s'offrent-elles à tous les hommes, bien qu'il y ait très peu d'hommes qui sachent les accueillir. Ainsi l'amour suppose toujours une attente et un consentement intérieur, bien différents de ces vains efforts du désir qui le chassent en croyant l'appeler. Et comme celui qui attend les idées avec une humble patience les voit s'offrir peu à peu à lui et engager avec lui un dialogue spirituel, celui qui montre à l'amour assez de confiance pour ne pas le presser de venir à lui, ne s'étonne point de le voir tout à coup éclore dans son cœur et éveiller un écho.
Il arrive que l'amour le plus fort ne soit pas celui qui se découvre à nous soudainement, mais celui qui, sans paraître nous consulter, s'insinue en nous lentement en cheminant sous nos yeux. L'amour qui du premier coup atteint son sommet a vite fait de nous décevoir : il passe comme l'instant qui l'a produit. Il faut que l'amour soit un acte intérieur dans lequel l'être tout entier puisse, en s'y engageant, découvrir à la fois une plénitude parfaite et une virtualité infinie : alors seulement il ramasse en lui toute la suite des moments du temps et pénètre dans l'éternité.
L'amour naît de la contemplation de l'objet aimé ; quand la contemplation cesse, l'amour cesse aussi.
L'imagination projette donc devant elle la figure de l'objet aimé qui lui paraît sans cesse plus belle. Il importe que cette figure se détache de nous et de notre bonheur présent, qu'elle forme devant nous un but toujours nouveau qui, dans la possession même, ne cesse de reculer et que nous ne cessions jamais de poursuivre.
Par suite, il n'y a point d'amour qui puisse vivre et durer s'il engendre une habitude ; car l'habitude engendre la sécurité, qui nous aveugle. C'est seulement quand cet aveuglement se rompt, soit par la trahison, soit par la mort, qu'on découvre dans l'habitude brisée une douceur secrète. Mais il n'est plus temps de la goûter : nous pensons alors à ce qu'elle aurait pu être plutôt qu'à ce qu'elle a été.
L'amour est toujours un acte. Et quand il cesse de l'être, il cesse d'être. Or, tout acte regarde vers l'avenir et contribue à le créer. L'amour qui ne se préoccupe pas constamment de lui-même, de se maintenir et de s'accroître, est voué à disparaître. L'amour ressemble à un feu sur lequel il faut veiller. La vivacité de sa flamme, son éclat et sa lumière dépendent de nos soins. Si nous l'abandonnons à lui-même, il n'en reste bientôt que des charbons sur de la cendre.