L'amour est un consentement de tout notre être qui ne consulte pas la volonté, mais qui l'ébranle jusqu'à la racine. Souvent il s'insinue en nous par surprise, sans que la conscience ait été avertie. Et il arrive qu'il y ait le même aveuglement dans l'amour qui demande et dans l'amour qui accorde. Quand nous découvrons tout à coup sa présence, il est trop tard pour choisir. Et le signe qu'il est là, c'est que notre volonté, bien qu'elle se sente troublée, n'a plus de forces contre lui. Quand elle se réveille et qu'elle s'interroge, elle s'aperçoit qu'elle a déjà tout donné. Elle a disposé d'elle-même à son insu avec une certitude et un élan qui surpassent infiniment le pouvoir qui lui reste.
Ainsi, quand l'amour est présent, la volonté ne peut songer à refuser son propre consentement. Les résistances de la volonté ne peuvent être que des résistances de l'amour-propre. Quand elle triomphe, c'est que l'amour-propre est le plus fort. Toute seule, elle est grêle et impuissante ; et la meilleure volonté du monde ne pourrait servir à prouver que le défaut d'amour. Mais, dès que l'amour a paru, elle a reconnu son maître ; elle sent sa faiblesse, mais elle est heureuse de se sentir faible. Sa destinée est de lui obéir sans qu'elle ait l'audace de lui résister, ni de le juger. Elle découvre un monde qui la dépasse, mais où sa place est fixée. Elle n'hésite plus, elle ne cherche plus. La lumière s'est faite. Elle aperçoit l'horizon. Elle sait où elle va. Elle est désormais une servante attentive, empressée et joyeuse.
Il ne faut pas espérer surmonter l'amour par un effort de volonté. Car l'amour est le vœu le plus profond de tout notre être. Mais il faut creuser notre âme assez avant pour qu'il ne puisse naître en elle qu'un amour dont notre volonté ne soit pas humiliée.
La volonté révèle à la fois la faiblesse de l'amour, dès qu'elle vient à son secours, et sa force, dès qu'elle essaie de le combattre. Ceux qui s'efforcent d'entretenir avec un autre être un amour de devoir détournent leur puissance d'aimer de sa fin véritable, l'usent sans profit pour eux ni pour autrui et finissent par ne plus penser qu'il existe un autre amour que cette illusoire volonté d'aimer.