Il n'y a rien de plus peuplé que la solitude. Et c'est la société des autres hommes qui nous paraît semblable à un désert, dès qu'elle dissipe ces beaux mouvements de la pensée qui ne cessent de nous ébranler lorsque nous sommes seul. La société des hommes nous rejette dans un affreux isolement si nous ne parvenons pas à maintenir au milieu d'eux cette solitude de l'esprit qui ne fait que s'agrandir de leur présence et nous permet de sentir avec eux les plus secrètes communications.
Il n'y a que la parfaite solitude qui nous rende capable de tout accueillir. Celui qui s'enferme dans la solitude sera rassasié d'amour et celui qui se disperse au loin porte partout un désir qu'aucun objet ne pourra jamais satisfaire. En nous délivrant de tous les mouvements de l'amour-propre qui ne cessent de nous agiter au milieu des hommes, la solitude crée en nous un vide intérieur que le Tout est seul capable de remplir. Car la solitude consiste à refuser de se perdre hors de soi, afin de préparer en soi un logis intérieur où le monde entier peut être reçu. Or, celui qui se laisse divertir par le dehors est un vagabond qui n'a pas de chez soi : il ne cesse de se rendre étranger à lui-même et à tout ce qui est.
Le contact entre deux êtres est toujours un contact entre deux solitudes. Et par ce contact, aucune des deux solitudes n'est rompue : elle devient même plus intime et plus secrète ; mais ses bornes ont reculé et elle a plus de lumière. Ceux qui sont le mieux capables de communiquer avec autrui sont aussi ceux qui savent le mieux défendre leur solitude ; car, pour qu'un autre être puisse y pénétrer, il faut que personne ne puisse la troubler.
C'est la raison pour laquelle l'amour est une forme parfaite de la conscience de soi. La simple conscience de soi fait déjà apparaître dans notre solitude deux êtres distincts qui échangent entre eux un éternel dialogue ; et l'amour poursuit le même dialogue entre deux êtres d'abord distincts qu'il enferme dans une solitude commune. Mais il n'y a que Dieu, qui est le parfait solitaire, qui peut recevoir dans son amour infini la totalité des êtres.