Leibniz regardait les esprits comme impénétrables les uns aux autres : mais c'est la loi des corps. Les corps s'écartent les uns des autres par leur nature même de corps. Les esprits se rapprochent et se rejoignent par leur nature même d'esprits et dans la mesure où ils sont des esprits plus purs. Chacun d'eux acquiert alors plus de mouvement et plus de richesse. Il est même d'autant plus présent à lui-même qu'il communique davantage avec un autre esprit, car il s'éloigne alors du corps, qui le porte vers le dehors, et se replie sur le foyer commun qui lui donne ainsi qu'à tous les autres esprits l'intimité et la lumière. L'esprit pénètre à la fois les esprits et les corps : il est la transparence parfaite, la lumière sans ombre et le regard même de Dieu présent à tout ce qui est.
Ubi sunt duo vel tres congregati in nomine meo, ibi sum in medio eorum, dit l'Évangile. Car il arrive que la solitude nous attache trop étroitement à nous-même. Et lorsque nous comptons sur elle pour obtenir la vie spirituelle, elle ne nous apporte souvent que des rêveries individuelles où le désir ne cesse de se complaire. Cependant, c'est la même lumière qui éclaire tous les hommes ; elle n'appartient en propre à aucun d'eux ; et la rencontre d'un autre homme nous donne parfois sur le monde une sorte d'ouverture miraculeuse. L'assentiment de deux consciences l'une à l'autre dans un double consentement à la même vérité abolit leur séparation. Toute autre entente entre deux êtres n'est qu'apparente : elle ne peut être qu'une satisfaction et une complicité de l'amour-propre. Elle isole les individus en paraissant les unir. Les relations avec un autre être n'ont point de charme ni de force, ce n'est qu'un jeu qui nous lasse vite, si elles ne nous permettent pas d'être plus présent à nous-même, d'exercer notre activité intérieure d'une manière plus libre et plus parfaite quand nous sommes avec lui que quand nous sommes seul. Elles doivent nous rendre capable de surmonter toutes les alarmes de la pudeur individuelle dans la grâce du pur abandon.
C'est que les êtres séparés ne peuvent pas communiquer entre eux directement, mais seulement par la connaissance et par l'amour d'un objet qui leur est commun. Une société ne se forme entre eux que grâce à leur participation aux mêmes biens dans la diversité de leurs vocations individuelles. Et la joie qu'ils éprouvent quand ils s'aperçoivent qu'ils avaient à leur insu les mêmes pensées ou les mêmes affections révèle en eux une sorte d'identité à la fois naturelle et volontaire qui est le principe de leur sécurité et de leur accroissement. Il est impossible que celui qui s'éveille à la vie de l'esprit ne cherche pas à éveiller tous les autres à la même vie.
Toute vérité communiquée à un autre, selon Oscar Wilde, diminue la foi que nous avions en elle. Parole de faible qui ne se plaît qu'en lui-même, qui abandonne et qui méprise une idée s'il la voit partagée et qui n'a point assez de vigueur pour s'établir dans une vérité qui le dépasse, qui ne vit que d'être reçue et donnée.