La communication avec autrui est d'autant plus parfaite qu'elle fait cesser toute réserve, toute velléité de se montrer autre que l'on est, d'altérer, même insensiblement, les traits de son visage ou de son humeur. Et le signe même de la communication réalisée, c'est ce sentiment d'exacte sincérité, de rigoureux dépouillement et d'absolue nudité qui fait que c'est lorsqu'on est seul que l'on se croit couvert d'un vêtement, qui tombe dès qu'autrui paraît.
Mais une telle communication ne peut être ni sollicitée ni forcée quand elle se dérobe, car alors l'amour-propre prendrait sa place. Elle suppose toujours un parfait abandon et, pour que l'abandon se produise, il faut que l'attachement de l'individu à lui-même soit aboli. Mais il ne faut pas dire que l'abandon est la règle : c'est la discrétion qui est la règle. Elle suppose un respect infini de l'intimité de chaque être et c'est elle qui donne sa valeur à l'abandon.
Il ne faut point s'offrir à ceux qui se refusent ou se porter au delà de ce qu'ils peuvent accueillir : du moins ne faut-il que proposer le don et non point s'humilier pour le faire recevoir. La communication entre deux êtres est une grâce qui leur est faite, et Dieu se découvre à eux sans les prévenir en illuminant leur rencontre, en la réalisant, et en lui donnant pourtant un sens qui l'annihile et qui la surpasse. Aussi, quelles que soient les préoccupations particulières qui les retiennent, cette grâce ne doit pas être repoussée ; elle ne doit être ni devancée ni provoquée, ni trop ardemment recherchée. Elle exige un état de pur consentement, une passivité confiante et une attente bienheureuse.
Une communication réelle qui s'est établie une fois entre deux êtres ne peut plus se reprendre : car elle les a fait toucher l'éternité qui est un point d'où l'on ne revient pas. On croit parfois qu'elle peut être oubliée, mais c'est qu'on ne l'avait pas atteinte. Ses témoignages peuvent être suspendus, et il arrive que les besognes journalières la rendent invisible ; mais alors elle a seulement une force plus secrète. Elle reparaît au jour dès qu'une occasion nouvelle lui permet de s'exercer. Elle nous fait remonter chaque fois jusqu'à un principe qui renferme en lui des effets infinis.
Il n'y a point de communication entre deux êtres qui n'implique dès le premier moment une réciprocité absolue. Car on ne cherche à s'unir qu'à celui qui déjà nous accueille et on ne peut accueillir que celui qui déjà ne fait qu'un avec nous. Ce qui fait la beauté de la communion entre deux êtres, c'est que chacun d'eux rentre en lui-même et sort de lui-même à la fois ; il découvre en lui une richesse inépuisable qui, par la médiation d'un être unique, lui devient commune avec tous les êtres et qui s'accroît sans cesse d'être partagée.