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La société loquace ou silencieuse d'un témoin indiscret ou indifférent alourdit, asservit, prolonge sans fin chaque minute de notre vie et nous donne le désir le plus aigu de la solitude. Mais il vaut mieux avoir à côté de soi quelqu'un qui n'ait pas de pensée que quelqu'un qui a des pensées trop différentes des nôtres. Car tout esprit, dès qu'il cesse de s'accorder avec un autre esprit, est gêné dans son mouvement propre et, pour le maintenir, fait appel aux secours de l'obstination et de l'amour-propre. Au contraire, la présence d'un spectateur sans pensée peut lui prêter une sorte d'appui silencieux, comme l'immobilité de ce qui nous entoure soutient et encourage tous nos mouvements.

Quand notre vie est trop mêlée à celle des autres êtres, il est rare que notre pensée jouisse d'une parfaite liberté : il n'y a point jusqu'à l'estime, le respect, la sympathie, qui ne soient pour elle des chaînes. Il faut une entente bien subtile et bien délicate avec un être pour que sa présence soit pour notre pensée un aiguillon et non pas un empêchement. Encore arrive-t-il que nous prenions l'émulation de l'amour-propre pour une mutuelle communion à la même vérité.

Mais chacun fait les rencontres auxquelles il a droit. Il en est de bienheureuses qui nous rendent plus lucide que quand nous sommes seul. La seule présence de certains êtres privilégiés nous oblige, pour ainsi dire, à nous placer sous le regard de Dieu. Car la conscience ne se réalise sous la forme la plus aiguë et la plus émouvante ni devant le spectacle de la nature, ni même devant le pur spectacle d'elle-même, mais dans ce dialogue angoissant qu'elle soutient avec une autre conscience en qui elle découvre tout à coup une initiative qui la remplit de crainte et d'espoir, un appel qui lui est adressé, une réponse qui lui est faite, un don qu'elle peut recevoir, un don qu'elle peut offrir.

Mais si une autre conscience demeure en face de la nôtre comme un pur témoin, elle suspend presque toujours tous nos mouvements : car reconnaître notre présence, c'est aimer, désirer et souffrir avec nous. Mais, jusque dans l'amour qui est la forme la plus parfaite de toute communication entre deux êtres finis, chacun d'eux doit garder le sentiment délicat de sa propre individualité et du contraste qui l'oppose à l'autre afin que l'amour ne cesse de fournir le passage et de combler l'intervalle.

La pudeur et la sympathie nous défendent de montrer trop de pénétration dans l'observation soit des corps, soit des sentiments. Toute pénétration est une blessure. Aussi voit-on certains hommes trop sensibles qui n'osent point lever les yeux sur autrui parce qu'ils ont de la timidité et une certaine bonté craintive. Ils savent que le regard est toujours aigu et cruel : mais ils oublient que sa pénétration, lorsqu'elle porte assez loin, panse aussi les blessures qu'elle fait. Il faut qu'elle atteigne d'abord l'individu jusque dans sa racine : elle déchire alors la chair même de l'amour-propre. Mais elle va au delà de l'individu ; car il y a dans le regard toute la générosité, toute la douceur de la lumière. Il devient alors une présence active et bienfaisante qui ne reconnaît la séparation entre les êtres qu'afin de produire entre eux une communion pleine d'amour.

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