Il ne faut pas chercher un biais entre la solitude et la société ; il faut savoir les réunir en portant, pour ainsi dire, chacune d'elles jusqu'au dernier point : la perfection de la solitude et la perfection de la société se confondent. Mais pour cela il faut être le même dans la solitude et dans la société, ne montrer dans la société que son essence solitaire et faire de la solitude une société spirituelle avec tous les êtres. Mais la plupart des hommes sont également incapables de vivre en société et de vivre solitaires. Car ils ont besoin de la société, mais pour y nourrir leur amour-propre ; et ils n'emportent dans la solitude que le souvenir des faveurs et des blessures qu'ils doivent à la société. Ainsi, ils sont sans cesse rejetés de l'une à l'autre et ne peuvent supporter ni l'une ni l'autre.
Pourtant, celui qui cherche à rompre sa solitude parce qu'il ne la tolère plus s'aperçoit vite qu'il ne peut y parvenir. Car, qui voudrait de la compagnie d'un homme qui ne recherche les autres que parce qu'il est à charge à lui-même ? Combien d'hommes en effet sont d'abord les bourreaux d'eux-mêmes ! Et comment celui qui fait son propre malheur pourrait-il faire le bonheur d'autrui ? C'est seulement si nous savons jouir de la solitude que les autres pourront jouir de notre société.
La société que nous formons avec les autres hommes n'est que l'agrandissement de la société que nous formons avec nous-même. Nous sommes perpétuellement en guerre ou en paix avec eux comme nous le sommes avec nous. Et l'on se sent près des autres hommes quand on est près de soi-même et loin des autres hommes quand on est loin de soi-même. L'oisif n'a point de contact avec soi : il s'ennuie quand il est seul ; mais il n'a point de contact avec autrui, qui demeure pour lui un étranger qu'il regarde avec une indifférence mêlée d'un peu d'inquiétude. Au contraire, lorsque notre activité s'exerce avec confiance et avec joie, elle remplit toute la capacité de notre esprit : alors nous ne pouvons plus être séparé de nous-même, bien que nous ne fassions plus d'effort pour nous recueillir, et nous sommes tout entier à l'événement ou au prochain, bien que nous ne fassions plus d'effort pour aller vers eux.
Ainsi, c'est le même principe qui anime notre vie solitaire et notre vie au milieu des hommes. Il s'établit entre eux et nous une sorte de commerce que nous avons avec nous-même. Notre conscience est une sorte de société invisible qui entretient entre nos pensées le même dialogue secret qu'elle ne cesse de poursuivre dans la société extérieure et visible avec les autres êtres.
Bien plus, le rapport de la solitude et de la société est si étroit qu'on ne peut, semble-t-il, lui donner tout son sens qu'en demeurant toujours solitaire dans la société et en formant pourtant avec soi une constante société spirituelle. Aussi n'est-il peut-être pas nécessaire de séparer avec autant de rigueur qu'on le propose parfois les périodes d'isolement et les périodes de vie commune. Car celui qui ne se laisse pas divertir de la solitude, même au cœur de la foule, même en présence de son meilleur ami, qui garde toujours la possession de lui-même et la lucidité du regard intérieur, habite près d'une source vive où tous ses actes et toutes ses pensées s'alimentent ; et il ne perçoit autour de lui que des appels qui le pressent de la faire jaillir et de la répandre.