Le goût de la solitude n'est pas toujours la marque d'un goût de la vie spirituelle : il traduit souvent une susceptibilité un peu farouche de l'amour-propre, la satisfaction qu'on éprouve à rester seul, à ne plus se laisser détourner de soi, à s'abandonner à ses souvenirs ou à ses rêves avec complaisance ou avec amertume. Dans les cas les plus favorables, cette séparation qui consiste à se tenir loin des hommes et à s'abstenir de leur contact, de crainte qu'il puisse nous divertir ou nous souiller, n'est qu'un moment de la vertu : il est nécessaire pour que nous puissions nous purifier et nous recueillir en présence de Dieu : mais nous ne pouvons en faire un état sans que notre amour-propre y cherche son triomphe et notre paresse son délice.
Nul ne fera jamais rien de grand dans le monde s'il ne peut d'abord se replier sur lui-même, s'enfermer dans une solitude parfaite comme dans une coque dure où il découvre le germe de sa propre croissance, le secret de sa force et de son destin. Il faut rassembler, éprouver et mûrir toutes les puissances de son être caché avant de les montrer au jour. Une fois réduit à lui-même et privé de tout soutien extérieur, l'homme est obligé d'évoquer toutes ses puissances spirituelles pour ne pas périr de désespoir. Ainsi la solitude, surtout s'il est capable de la maintenir au milieu des autres hommes, ne peut que le grandir. Dans la société, il lui suffit de se laisser porter pour avoir l'illusion d'agir ; et il arrive que la fausse grandeur lui donne plus de contentement que la vraie. Mais la solitude, en le délivrant de toutes les sollicitations extérieures, le ramène vers le centre de lui-même et fait naître en lui mille forces inconnues et miraculeuses qui changent pour lui la figure du monde et le mettent de pair avec sa destinée.
La valeur d'un homme se mesure à la puissance de solitude qui subsiste en lui, même au milieu de la société, et à l'ardeur intérieure qui la nourrit. Toute notre force, toute notre joie naissent de la solitude, toute notre richesse aussi, puisque rien n'est à nous que ce qui reste encore à nous quand nous sommes seuls.
Ainsi, la solitude nous juge : certains la considèrent comme un abîme et certains comme un refuge. Elle est pour les uns un état profond et bienheureux qu'ils ne parviennent pas toujours à obtenir et pour les autres un état douloureux et tragique qu'ils ne parviennent jamais à surmonter.