La fondation des cloîtres exprime moins le besoin de dresser une barrière entre le monde spirituel et le monde matériel que le besoin d'opposer à une vie qui nous a été proposée par Dieu, et qui est pleine de difficultés et d'épreuves que nous n'avons pas choisies, une vie qui nous paraît plus simple et plus parfaite, mais qui obéit à des règles que nous nous sommes données.
Il ne faut approuver dans la fondation des cloîtres ni la volonté de séparation entre le temporel et le spirituel, ni le désir de se soustraire aux exigences de l'existence la plus commune, ni la tentation de s'en imposer de nouvelles qui semblent plus dures ou plus opportunes. Les cloîtres prétendent réaliser sur la terre une image visible de la vie spirituelle. Mais il faut préférer à la solitude des cloîtres toutes les rencontres que Dieu met sur notre chemin dans une société plus ouverte où toutes les existences sont mêlées. Chacun y réalise sa vocation intérieure par des voies plus profondes et plus vraies.
La solitude du cloître est un symbole imparfait de la solitude de l'âme ; et ceux qui n'ont pas trouvé celle-ci dans le monde ne la trouveront point dans le cloître. Ceux qui se laissent dissiper par le monde trouvent dans la solitude l'imagination qui les dissipe plus encore. Et quand ils n'ont point le regret de ce qu'ils ont perdu, ils s'abandonnent au tourment de ne point trouver ce qu'ils sont venus chercher. Les seuls qui puissent profiter dans le cloître sont ceux qui n'avaient pas besoin du cloître.
La vie monastique est pleine de grandeur et de volupté, mais d'une grandeur et d'une volupté qui peuvent être celles de l'amour-propre. Et c'est contre l'amour-propre sans doute que s'engagent dans le cloître les luttes les plus douloureuses. Car rien n'est plus difficile dans la solitude que de discerner la voix de Dieu de celle de l'individu. Et il arrive que celui qui croit n'entrer au cloître que pour renoncer à l'amour-propre ne cherche dans le cloître que des joies d'amour-propre plus violentes et plus subtiles. Il prend la fuite pour échapper au poids de la misère visible ; mais il s'impose à lui-même une misère d'imagination ; et l'amertume qu'il y sent n'est rien de plus que le remords de son évasion.
C'est un acte inhumain que de se retirer de la société pour jouir dans la solitude, et par la seule méditation, de soi-même et de Dieu. La solitude spirituelle n'exclut point la société ; elle l'appelle ; elle en est la forme en quelque sorte idéale : c'est l'idée d'une société parfaite et qu'il faut porter au milieu des hommes pour que tous les hommes y puissent entrer.