Tous les hommes ne sont pas capables de faire un bon usage de la solitude. Il arrive qu'elle aiguise encore un amour-propre que la société a déçu. Certains, lassés d'une renommée qui aujourd'hui les rebute et qui n'était faite que d'une admiration ou d'un mépris tous les deux injustes, se réfugient dans une solitude farouche, cherchant une tranquillité qui les fuit, poursuivis dans la retraite la plus lointaine par tous les tourments de l'opinion. Pour garder à l'intelligence sa pointe, à l'activité son loisir, au bonheur son innocence, il valait mieux l'obscurité avec quelques amis.
Mais il arrive que l'amour-propre espère tirer un parti plus solide de la solitude. Car, au milieu des hommes, il nous portait à rechercher des avantages illusoires que l'on nous contestait, tandis que, dans la solitude, il pense que toutes les richesses du monde intérieur vont lui être révélées comme une sorte de secret. Mais ces biens spirituels et invisibles, qui s'accroissent d'être partagés, ne peuvent point servir de pâture à l'amour-propre : il les chasse dès qu'il veut mettre la main sur eux.
Nous cherchons toujours dans la solitude la présence de Dieu ; mais si nous voulons la capter, au lieu de nous oublier en elle, elle se retire. Au moindre effort que nous faisons pour nous l'approprier, elle nous échappe et sa lumière même s'obscurcit. Le véritable progrès intérieur qui se réalise dans la solitude ne se reconnaît point à la joie que peut nous donner une contemplation séparée, mais à ce dépouillement de l'amour-propre, à ce rayonnement spirituel, qui nous permettent, quand nous retournons au milieu des hommes, d'anéantir entre eux et nous la rivalité des intérêts et de ne plus sentir que la communauté de nos destinées.
L'amour-propre rend également difficile à l'homme de vivre dans la solitude et d'en sortir une fois qu'il l'a goûtée. S'il lui est si difficile de vivre dans la solitude, c'est que la vanité l'attire au dehors et le disperse parmi tous les objets qui l'entourent. Et s'il lui est difficile de sortir de la solitude, c'est parce qu'il ramène tout à soi et qu'il éprouve en face de soi un sentiment d'orgueil dont il ne jouit bien que tout seul.
Mais s'il peut y avoir une solitude qui nous emprisonne dans l'amour-propre, il y en a une autre qui nous en délivre. Il se forme déjà en elle une société invisible qui nous suit à l'intérieur de la société visible et la transfigure. L'amour-propre porte avec lui jusque dans la société une solitude qui est misérable : mais l'amour va chercher dans la solitude la source et déjà la présence d'une communion avec tous les êtres.