Aller au contenu

Cette sincérité aiguë, par laquelle le moi devient d'une transparence parfaite et qui est un dépouillement de la chair et un regard lumineux de Dieu en nous-même, n'est pas le prélude de la vie intérieure, elle en est déjà l'accomplissement. La sincérité a beaucoup d'ennemis : la hâte, la crainte, la vanité, l'habitude, les sollicitations extérieures, le goût de l'élégance ou de la vertu. Mais le propre de l'esprit, c'est de nous mettre en présence de Dieu, de nous réduire à un acte de sincérité pure. Aussi la vie de l'esprit est-elle une perpétuelle initiation et une perpétuelle purification : car elle est l'acte par lequel l'esprit apprend à se trouver lui-même, à acquérir cette parfaite pureté qui ne le rend sensible qu'à la lumière.

La matière est comme un vêtement sous lequel il faut sentir la présence de l'esprit comme celle d'un corps nu. Mais le vêtement révèle le corps et le dissimule à la fois ; il a plus ou moins de grâce et de souplesse ; il se prête à maint artifice. Chez certains il peut aller jusqu'à faire oublier le corps, jusqu'à être préféré au corps et même jusqu'à tenir lieu du corps. Seuls ceux qui ont l'œil clair et les mains pures peuvent pénétrer jusqu'au corps.

La plupart des hommes se complaisent à s'envelopper de voiles ; mais les voiles les plus simples ou les plus brillants ont beau nous séduire, ils ne nous émeuvent que par ce qu'ils laissent paraître du corps. Chacun de nous porte un vêtement de préjugés et d'amour-propre, un vêtement qui dissimule son être véritable et dont il ne parvient jamais à se dépouiller tout à fait. Et même on craint toujours de l'abandonner, car il est fait de main d'homme ; il nous protège ; il crée notre apparence et notre prestige ; au-dessous de lui, quand on rencontre le corps, on a peur de cette réalité si sobre, si douce et si mobile, si étrangère à tout ornement, que l'on ne peut plus abolir et dont on ne supporte plus la vue ; on la recouvre presque aussitôt d'une étoffe tantôt riche, tantôt pauvre, et toujours empruntée. Comme on ne dévoile dans le corps que les parties à travers lesquelles la vie de l'esprit devient visible aux autres hommes, la main et le visage, il faut garder secrètes toutes les parties de la vie intérieure qui trahissent la présence de l'individu et du corps.

On comprend pourquoi toute connaissance paraît si cruelle. Il suffit que je regarde un autre homme avec trop de pénétration, sans qu'il y ait en moi le moindre mouvement d'amour-propre ou de haine, pour qu'il se sente blessé, violé au cœur le plus intime de lui-même. Il ne consent à révéler ce qu'il est qu'à travers un voile et il ne veut point accueillir dans sa chair le vif éclat de la lumière sans qu'il soit adouci par une pénombre.

Mais ce regard qui le dénude ne doit point s'arrêter à la forme individuelle de son être qui le rend toujours honteux et misérable. Il faut qu'en découvrant le secret d'autrui nous livrions aussi le nôtre. Il faut surtout que notre regard témoigne d'un tel appel de sympathie qu'il donne à celui à qui il est adressé assez de courage pour se voir, assez d'ardeur pour chercher à se dépasser, assez de confiance pour vouloir pénétrer avec nous dans un monde simple et vrai où nul être n'a plus de voiles.

Supprimer le surlignage