La vie spirituelle commence à partir du moment où nous découvrons que toute la réalité de nos actes réside dans les pensées qui les produisent. Alors les apparences cessent de nous contenter : nous avons beau les modifier, nous ne changeons rien aux choses elles-mêmes ; aucun effort, aucun artifice ne peut empêcher qu'elles soient ce qu'elles sont. Nous vivons devant un témoin à qui rien n'est caché, beaucoup plus perspicace que nous-même et qui est le regard de Dieu. Lui seul traverse toutes les apparences et découvre notre être véritable.
Le mensonge n'est possible que parce que les êtres ne peuvent montrer aux autres qu'une apparence d'eux-mêmes. Il faudrait pouvoir nous montrer au regard d'un autre homme tel que nous sommes sous le regard de Dieu ; et c'est le propre de la simplicité parfaite d'abolir toute distinction entre l'être et l'apparence : mais les plus purs seulement peuvent y parvenir. Nous trompons les autres en modifiant notre apparence qui est la seule chose en nous qu'ils puissent connaître et qui est plus directement en notre pouvoir que nous-même ; et nous estimons que leur regard ne sera jamais assez attentif, ni assez pénétrant, ni peut-être assez aimant pour la dépasser.
Mais nous nous trompons nous-même comme nous trompons les autres parce que nous formons avec nous une sorte de société et que nous nous donnons aussi en spectacle à nous-même : seulement l'erreur est ici beaucoup plus grave, car la réalité finit par nous manquer quand nous n'avons de regard que pour le spectacle. Mais, comme on ne dupe jamais tout à fait les autres, on ne se dupe jamais tout à fait soi-même. On accepte seulement de s'établir sur le terrain de l'apparence et de convenir qu'elle nous suffit. La lucidité de nos jugements sur les hommes les plus admirés, dès que nous les approchons, prouve qu'il est très difficile de nous laisser tromper. Et l'effort que nous faisons à notre tour pour tenir notre rôle prouve que c'est un rôle que nous tenons.
Il ne faut pas que l'on puisse faire une distinction entre notre conduite privée et notre conduite publique. Celle-ci n'a de valeur que si elle exprime l'autre, si elle en est l'image ou le fruit. Cependant la plupart des hommes appliquent leur volonté à leur conduite publique : ils s'épuisent à se créer un visage d'emprunt et ils croient ainsi se hausser au-dessus d'eux-mêmes. Dans leur conduite privée, ils se détendent et s'abandonnent ; et ils se retrouvent alors lâches et misérables. Pourtant il en est de très purs qui ne sont tout à fait eux-mêmes que dans la solitude ; la vie publique les froisse, réveille leur amour-propre, les blesse ou les accable et les fait paraître inférieurs à tous les autres dont ils méprisent les moyens d'action et les succès sans pouvoir les égaler. Les plus forts seulement ne font pas de différence entre leur conduite privée et leur conduite publique.