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L'amour-propre est si ingénieux que, pour se venger des souffrances qu'il s'inflige à lui-même, il a fini par faire admettre que c'était un vice de n'en avoir pas. Mais cela n'est point sans raison. Car où l'amour-propre est absent, on ne trouve qu'un sentiment médiocre de soi et peu de délicatesse. C'est quand l'amour-propre est le plus fort qu'il éprouve le plus de joie à se perdre, comme si, en se perdant, il s'agrandissait indéfiniment. L'amour est le point où l'amour-propre s'abandonne dans cette extrémité même où il se trouve comblé. Ainsi s'explique cet apparent paradoxe : que c'est celui qui sent le plus vivement la misère et les blessures de l'amour-propre qui est le plus capable d'y renoncer et de le sacrifier.

Car ceux qui savent le mieux aimer sont aussi ceux qui ont la conscience la plus vive de leur être séparé. Le mot amour est trop beau pour qu'on pense que rien de bon ne puisse naître de l'amour de soi. Le remède à tous les maux qu'il engendre ne peut être que de le pousser jusqu'au dernier point : lorsqu'il se porte au delà de tout ce qu'il pourra jamais posséder, il se dépouille de sa forme individuelle et par conséquent de lui-même ; il se mue alors en amour de Dieu. Notre effort même pour être parfait provient seulement d'un amour-propre plus profond et plus exigeant que l'effort pour le paraître.

L'amour-propre naît avec la conscience de soi. Comme la conscience, il suppose une dualité ; il distingue dans un même être celui qui aime et celui qui est aimé. Mais, de même que la conscience, utilisant une lumière qui vient de plus haut, ne doit pas seulement éclairer le moi, mais tout l'univers, l'amour me dépasse, et s'il s'applique d'abord à moi il ne reçoit sa destination et son sens que quand il s'applique à tout ce qui est. Mais les uns agissent toujours par amour-propre jusque dans le bien qu'ils font à autrui et ils se conforment à la loi de l'individu. D'autres agissent par amour jusque dans le bien qu'ils paraissent se faire à eux-mêmes et ils se conforment à la loi de Dieu. D'autres enfin confondent si bien l'amour-propre et l'amour que ces deux sentiments se prêtent toujours en eux un mutuel appui, et ceux-là se conforment à la loi de notre nature.

Ainsi, la plupart des hommes éprouvent de la joie à servir et la mesure de leur ambition c'est l'étendue du service auquel ils se croient appelés ; de telle sorte que leur amour-propre se trouve associé malgré eux à des fins qui les dépassent. La réalité du service rendu doit nous rendre indulgent à l'égard du bénéfice que l'amour-propre en retire et nous devons admirer la sagesse des moyens dont la nature dispose dans les œuvres mêmes où l'égoïsme semble le plus engagé. Puisqu'il faut que chaque homme serve, on ne chicanera donc point les services de tous ceux qui servent à la fois par amour-propre et par amour.

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