On s'étonne toujours de la violence des mouvements de l'amour-propre quand on compare la petitesse des biens que les individus se disputent et l'immensité de ceux qu'ils possèdent en commun, comme l'être et la lumière. Mais l'amour-propre est incapable de sentir les biens qui appartiennent à tous ; au contraire, il s'enorgueillit des biens les plus misérables, pourvu que les autres en soient privés. Il faut que ce qu'il possède l'élève au-dessus d'autrui, de sorte qu'il se réjouit moins de ce qu'il a que de sentir que les autres ne l'ont pas ; il se détache des plus grands biens dès qu'il les voit partagés. Il ne peut éprouver de jouissance qu'à condition de poursuivre quelque avantage qui n'est qu'à lui ; et si, dans le domaine où il s'est établi, il a dépassé ses rivaux, cela lui suffit. Ce domaine peut être fort étroit : ainsi l'amour-propre montre la susceptibilité la plus vive dans la possession de certains biens qui ne provoquent chez la plupart des hommes qu'indifférence et mépris. Et c'est ce singulier aveuglement des différents amours-propres les uns pour les autres qui maintient entre eux une certaine harmonie. Mais c'est encore l'amour-propre qui nous rend sensible chez autrui au ridicule de l'amour-propre.
On est presque toujours indulgent aux vices dont on n'observe pas en soi la présence apparente ou cachée. Il arrive qu'on loue finement tous ceux dont on sent la piqûre et qu'on rabaisse par contre-poids les vertus dont on est privé. Mais il n'est pas toujours vrai, comme on le croit, que l'amour-propre dénigre le vice seulement par malice et pour dissimuler sa présence. Il peut penser qu'il se délivre du péril de certains vices qui le menacent en les condamnant avec vivacité quand il les surprend chez autrui. C'est un moyen de se défendre contre eux et pour ainsi dire de les rejeter hors de soi. Car la bonne opinion d'autrui ne suffit pas à l'amour-propre : il veut avoir encore une bonne opinion de lui-même et, comme un vice enfoui au fond de nous paraît souvent à découvert chez autrui dans toute sa laideur, il arrive que nous le repoussons de toutes nos forces, moins pour donner le change que pour nous protéger contre lui dès que nous sentons la honte dont il risque de nous couvrir.
Les troubles de l'amour-propre naissent parfois de la conscience d'une injustice qui nous est faite quand nous contemplons le succès d'un autre. C'est que l'action d'autrui, quand nous la regardons du dehors, nous paraît toujours insuffisante et imparfaite. Nous sommes toujours sévère à l'égard du voisin, toujours prêt à lui tirer l'outil des mains. Mais nous sommes en même temps si plein d'inconséquence que nous nous plaignons aussi d'accomplir, sans son secours, une besogne que nous ne voudrions pas lui laisser.
Enfin, si nous sommes plus reconnaissant à l'égard des autres du bien qu'ils nous permettent de leur faire que du bien qu'ils nous font, c'est parce que le premier fortifie notre amour-propre tandis que l'autre l'humilie.