L'amour-propre est inséparable de nos limites : il nous fait souffrir de les sentir si proches et il nous oblige à nous contenter des satisfactions médiocres capables de tenir dans l'espace resserré où elles nous enferment. Il s'épuise dans l'examen intérieur, mais en attachant le regard sur la destinée de notre être séparé et non point sur ce principe de vérité et d'amour où notre vie s'enracine. En même temps il ne cesse de nous comparer à autrui et non pas à la plus haute idée que nous pouvons nous faire de nous-même ; et il tire de cette comparaison ces joies et ces douleurs chétives qui, en nous occupant tout entier, nous rendent également misérable. Il peut avoir beaucoup d'ingéniosité, de sensibilité et de finesse. Mais il les tourne en une susceptibilité qui nous déchire et non point en une pénétration qui nous invite à tout comprendre et à tout aimer.
Il nous arrache au présent et nous fait sentir la honte du passé, ou l'angoisse de l'avenir. Or la pensée du passé ne nous livre que l'irréparable, et la pensée de l'avenir que l'imaginaire. Mais il est naturel que l'amour-propre s'engage dans le temps et soit incapable de s'arrêter au présent ; car le présent associe tellement notre être propre à l'être du Tout que le moi, obligé de répondre à toutes les sollicitations qui le pressent, semble perdre alors son existence séparée ; au contraire, le passé et l'avenir le livrent à lui-même. Ainsi l'amour-propre nous attire vers ce qui n'est pas : il nous repaît d'illusions. C'est lui qui nous fait sans cesse osciller du regret au désir ; il est le contraire de l'amour qui est un don de soi toujours actuel.
Quand on est livré sans défense à l'amour de soi, on est en butte à de constantes préoccupations ; à chaque instant on reçoit de cuisantes piqûres. On ne cesse d'être tourmenté par des fantômes ou par des chimères. On n'acquiert la paix intérieure, la liberté et la clarté du regard qu'en opposant aux sollicitations de l'amour de soi la dureté de l'indifférence. Mais on peut dire qu'il y a une indifférence qui n'est qu'insensibilité, dont l'amour-propre doit nous délivrer, et un amour-propre qui n'est que susceptibilité, dont il faut qu'une autre indifférence nous délivre.
La perfection de l'activité ne laisse point à l'amour-propre la place de naître ; mais l'amour-propre occupe tous les interstices que l'activité lui laisse dès qu'elle commence à fléchir. Aussi s'épuise-t-il tantôt à se glorifier des succès qu'elle vient d'obtenir, tantôt à se plaindre du vide où elle nous abandonne et à en accuser le destin. Quand le destin nous est favorable, on ne sait si l'amour-propre éprouve plus de joie à s'en dire l'artisan ou le favori. Quand il nous est contraire, il éprouve un amer soulagement à s'en dire le martyr.
Les déceptions de l'amour-propre tantôt le fortifient et tantôt l'apaisent. Mais on peut toujours tourner l'amour-propre contre lui-même en lui faisant sentir que son intérêt véritable lui commande de s'oublier. Car ceux qui ont renoncé aux plaisirs de l'amour-propre n'en connaissent pas non plus les troubles, qui sont plus nombreux et plus vifs : par là déjà ils gagnent plus qu'ils ne perdent. Et ils laissent le champ libre pour d'autres plaisirs qui ne changent pas avec les événements et ne dépendent pas des autres hommes. Si on essaie de surprendre chacun des mouvements de l'amour-propre en observant comment il naît, comment il nous émeut et nous blesse, comment il nous rend passif et impuissant, la connaissance des misères qu'il nous impose nous permet de les surmonter, ranime notre activité, la transporte dans l'universel et lui donne la confiance et la joie qu'il nous retire toujours.