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L'état auquel aspire notre vie tout entière et où nous voudrions nous établir éternellement n'est pas un état de paix, qui est trop voisin de l'inertie et de la mort, ni un état de jouissance dans lequel nous aurions trop à subir et trop peu à comprendre et à faire. C'est l'état d'une activité joyeuse, désintéressée et innocente, féconde sans effort, et toujours rayonnante et communiante. Il y a des êtres à qui cet état est donné comme une grâce naturelle, d'autres qui ne peuvent le connaître que par l'intelligence et l'obtenir que par une victoire sur eux-mêmes : les premiers sont des modèles que l'on admire et les autres des maîtres que l'on imite.

Il arrive quelquefois que notre activité cesse tout à coup d'être retenue ou retardée ; nous sentons bien que c'est parce qu'elle a franchi la période des désirs et des essais, parce qu'elle a libéré une puissance qui la dépasse, un mouvement auquel elle s'abandonne. Elle est vaincue, mais elle consent à sa défaite. Or, ce qui lui appartient, c'est ce consentement qu'elle peut refuser ; ce n'est pas l'acte même qu'elle accomplit, puisque cet acte vient de plus haut, subsiste au delà du moment où il est fait, et n'intéresse plus le moi dès qu'il a accepté de lui remettre, pour ainsi dire, le soin de sa destinée.

Mais ce qui reste toujours nôtre, c'est cette recherche personnelle et laborieuse par laquelle, luttant contre tous les mouvements de l'amour-propre, nous visons à obtenir ce parfait effacement, cette parfaite docilité qui ouvriront à une telle activité un chemin au fond de nous-même. Ce qui est nôtre, c'est l'ébranlement qu'elle produit dans notre conscience quand elle la traverse, c'est l'émotion et la lumière qu'elle lui donne. Il semble que notre être ait reçu une touche divine qui pour un moment le porte au-dessus de lui-même.

L'acte parfait est un acte dicté : et nous ne pouvons avoir l'illusion qu'il nous appartienne, même dans l'instant où il se réalise. La mémoire est incapable d'en garder la possession. Qu'il se reproduise, il nous semble toujours nouveau. Il ne se change jamais en image que l'on regarde, ni en faculté dont on dispose : il n'a aucun caractère individuel. C'est un don que nous recevons, et les êtres les plus différents de nous le reçoivent comme nous. Le propre de la conscience est de lui livrer passage, et c'est quand elle a renoncé à tout ce qu'il y a en elle de séparé qu'elle est le mieux capable de l'accueillir.

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