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Il ne faut voir dans aucun acte un simple moyen en vue d'une fin plus lointaine ; car cette fin à son tour ne peut pas borner notre activité : elle n'est encore qu'un moyen. Pouvons-nous donc sacrifier notre vie tout entière à une fin infiniment reculée que nous sommes assurés d'avance de ne pouvoir atteindre ? Mais ce sont les moyens que nous mettons en œuvre qui sont notre œuvre véritable : c'est par eux que notre être se forme. L'objet n'est qu'un mirage qui nous attire ; il se réduit à rien dès que nous approchons. Nous ne possédons rien de plus que notre action elle-même au moment où nous l'accomplissons. C'est la destinée de toute fin de nous échapper toujours, puisqu'elle ne peut que susciter le désir ou l'éteindre.

Mais l'activité véritable ne devient jamais prisonnière de son œuvre. Dieu renouvelle sans cesse la face du monde, mais par une activité pleine d'initiative, de souplesse et de liberté, qui ne se subordonne jamais à sa création. Et notre propre action, si elle n'a d'égard qu'à son objet, manque elle-même de pureté : elle est passive, asservie et mauvaise.

Il arrive pourtant que l'œuvre paraisse supérieure à l'ouvrier et que celui-ci ne se reconnaisse plus en elle. C'est qu'elle exprime encore sa participation transitoire à une activité qui aujourd'hui s'est retirée de lui : mais l'œuvre reste toujours au-dessous de la puissance qui l'a inspirée bien qu'elle soit maintenant au-dessus de l'état où il s'est lui-même établi. Parmi les êtres qui agissent, les uns sont tournés vers le résultat de l'action et ils deviennent esclaves ; les autres sont tournés vers le principe qui lui donne le mouvement et la vie et ils sont délivrés.

Il semble quelquefois que l'amour-propre soit capable de soutenir l'activité ; en réalité il la corrompt parce qu'il est avide d'en goûter le fruit. Il l'éperonne vers la réussite et par là il lui fait perdre son innocence, sa puissance et le secret mystérieux de sa fécondité. L'acte produit toujours un fruit. Mais il ne faut ni que l'activité fasse effort pour le hâter, ni que la sensibilité s'attarde à en jouir. Il ne faut point mépriser le fruit ; mais la vertu du fruit, c'est de contenir la graine qui donne toujours de nouvelles croissances.

Il y a des actions qui laissent après elles des œuvres visibles, comme la sculpture, l'industrie, la génération, et d'autres qui n'en laissent point, comme la danse, l'intellection et l'amour. Ce sont celles-ci qui sont les plus nobles : il n'en reste aucune trace dans le temps ; elles ne se distinguent pas de leur objet. Et lorsqu'elles ont cessé, on n'en garde qu'un pur souvenir ou une puissance plus parfaite.

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