Il faut que la pensée et la volonté se gardent des vastes projets formés par l'imagination afin d'imposer à l'univers la loi de notre amour-propre. En réalité, il n'est rien demandé à l'homme qu'un état de présence attentive, où il ne laisse passer aucun appel sans l'entendre, aucune occasion sans y répondre. C'est toujours défaut de sagesse que de marcher avec présomption vers une fin éloignée qui nous séduit et de rester indifférent et aveugle à l'égard des invitations que la Providence ne cesse de nous adresser. On ne fait bien ce que l'on fait que si on a abandonné tout dessein personnel, et même toute volonté propre, que si on est toujours de loisir avec une initiative toujours prête : il faut laisser à une nécessité présente le soin de nous ébranler et ramasser toujours toutes nos puissances intérieures en vue d'une action qui ne souffre point de délai.
Trop d'occasions nous sont toujours offertes pour que nous ayons besoin de les devancer ; nous ne devons pas craindre d'en manquer : nous ne pouvons qu'en laisser passer. Mais il faut avoir assez de perspicacité pour être capable de les reconnaître, assez d'agilité pour être capable de les saisir. La vie spirituelle ne nous demande rien de plus que de répondre à ces propositions qui nous sont continuellement faites. Elle ne nous demande ni de les provoquer, ni de les forcer, ni même de les épier avec trop de zèle ; il suffit de les accepter avec docilité. Les occasions les plus humbles peuvent donner lieu aux actions les plus belles. C'est de la qualité de l'action que notre pensée doit se préoccuper plutôt que de la matière qui lui est fournie : et ceux qui ne demandent pas à la choisir sont aussi ceux qui perçoivent le mieux sa destination spirituelle et qui en font l'usage le plus pur.
Samuel dit à Saül : Fais tout ce qui se présentera à faire ; car l'Eternel est avec toi. Or l'Eternel est avec chacun de nous. Les occasions sont un don de Dieu ; et la confiance que nous avons en elles est une forme de la confiance que nous avons en lui. Il nous appartient de les discerner et de les faire fructifier, mais non point de les créer. En nous envoyant l'occasion, Dieu pourvoit à tous nos besoins : c'est l'occasion qui donne à notre activité l'épreuve qui la fortifie et l'aliment qui la nourrit.
C'est toujours être ennemi de soi de préférer l'occasion que l'on fait naître à celle qui est apportée. Car il existe dans l'univers un ordre qu'il nous appartient d'épouser et non pas de prescrire. Il ne faut pas seulement qu'une chose soit bonne en elle-même pour qu'elle doive être dite ou être faite : il faut qu'elle soit dite et faite en son temps et en son lieu, c'est-à-dire qu'elle soit à sa place dans l'univers. Ainsi aucune chose particulière ne possède de valeur en elle-même ; et les meilleures deviennent exécrables si on les détache de l'ordre qu'elles doivent contribuer à produire et à maintenir. Vivre, c'est savoir user du temps et de toutes les occasions qu'il nous présente tour à tour. Le difficile, il est vrai, c'est d'accorder le vouloir avec l'occasion : et pourtant notre destinée n'est exactement remplie que par une admirable rencontre de notre initiative et des événements.