En choisissant certaines fins que nous tentons de réaliser à l'aide de l'art le plus savant, nous enfermons par avance l'avenir dans les limites de notre imagination. Mais la nature est infiniment plus savante que l'art. Il faut se laisser porter par elle, au lieu de tracer devant elle des chemins destinés à la surprendre et à la contraindre. En cédant au mouvement naturel de notre activité, en jouissant de son jeu, en évitant d'en faire un moyen à notre service et de lui imposer comme bornes nos desseins, nous lui donnons toute sa force et nous lui faisons porter ses fruits les plus beaux. Mais, dira-t-on, ils ne répondent plus à nos désirs. C'est là précisément ce qui fait leur prix : quand elle est purifiée du désir, la vie, agrandie au delà d'elle-même, apporte sans cesse de nouveaux biens qui dépassent infiniment l'attente de tous les désirs, même des plus fous.
La seule chose qui appartienne en propre à la volonté, c'est d'accepter ou de refuser un appel qui la sollicite. L'entrée dans la vie nous est offerte sans que nous soyons consultés : mais nous avons toujours le pouvoir d'en sortir. De même, la volonté peut accueillir ou repousser les mouvements de la nature aussi bien que ceux de la grâce. Mais la puissance qui l'ébranle vient toujours de plus loin ; la volonté n'en est que le véhicule ; et elle a ce rôle admirable, à la fois modeste et souverain, de lui ouvrir en nous un passage. Son opération n'est rien de plus qu'un consentement pur. Elle trouble l'ordre du monde si elle prétend à un pouvoir propre ; il n'y a point jusqu'à une volonté trop personnelle du bien qui ne nous empêche d'atteindre le bien. Il faut se purifier encore de cette volonté et céder au bien, mais non point le forcer.
Celui qui vient de manger du fruit de l'arbre du bien et du mal discerne aussitôt le mal du bien, mais c'est parce qu'il voit que le bien tout à coup lui manque : alors la volonté devient son seul recours. Mais il y a un état d'innocence qui est au delà du bien et du mal et qui permet de posséder le bien sans en tirer vanité et sans craindre de le perdre.
Il faut avoir assez de confiance dans l'ordre de l'univers pour penser que les biens qui s'offrent à nous sans que nous y ayons pensé sont toujours meilleurs que ceux que nous avons cherchés et désirés. Les biens les plus simples et sur lesquels personne ne conteste : la santé, le bonheur, la vertu, sont tellement inséparables de l'être même que, quand on les possède, c'est presque toujours sans les connaître, sans les vouloir et du moins sans s'attarder sur eux pour en jouir.