Le loisir permet une jouissance de soi-même et du monde qui nous révèle les choses sous un aspect nouveau et inconnu ; il nous découvre leur essence même qui nous demeurait cachée tant qu'on ne voyait en elles que l'utilité.
Dans le loisir l'activité redevient libre et présente. Elle n'a plus sa source dans une sollicitation qui la presse, mais dans une invention qui lui est propre. Elle est affranchie de toute préoccupation ; elle est disponible ; elle ne se subordonne à aucun objet. Elle suit son mouvement et sa pente, créant toujours sans y penser à la fois son objet et sa fin. La manière dont nous employons le loisir révèle notre puissance et nos limites. Dans le loisir les uns s'abandonnent aux complaisances de la rêverie, les autres se laissent envahir par l'ennui. Quelques uns seulement exercent une activité véritablement humaine, libérée de toutes les tâches particulières et capable à la fois de les surpasser et de les contenir.
C'est quelquefois sauver un être que de lui ôter le loisir dont il ne sait faire qu'un mauvais usage. Beaucoup d'hommes à qui le loisir est donné n'accueillent que l'oisiveté qui en est la corruption. Le loisir ne doit pas être consacré au divertissement : mais l'oisif est incapable même de se divertir.
Le loisir est la condition du sage qui n'a ni préoccupation, ni impatience, qui ignore le désir et le regret et dont l'activité s'exerce toujours dans un présent qui le comble. Il y a un loisir que certains hommes possèdent par état, un loisir qui pour d'autres est le fruit du travail, un loisir enfin, le meilleur de tous et le plus rare, qui se distingue si peu du travail même qu'il ne nous permet plus de reconnaître si ce travail est une récompense, une obligation, un mouvement naturel ou un libre choix. Le signe de l'homme libre, c'est de faire coïncider la joie avec son activité la plus habituelle : le signe de l'esclave, c'est de les séparer.
C'est un mauvais signe de commencer par refuser toute occupation sous prétexte de garder le loisir et la pureté de l'activité intérieure. Réclamer un temps vide d'occupations afin de le remplir selon son gré, c'est assumer la responsabilité la plus redoutable ; c'est risquer de laisser s'introduire en soi le pire mal qui est celui de l'impuissance à agir. Il faut que l'activité puisse toujours employer tout son jet ; et il arrive qu'on ait besoin d'avoir beaucoup de choses à faire pour les faire toutes bien. L'activité intérieure n'est pas une activité séparée : il faut qu'elle soutienne et qu'elle éclaire toutes nos occupations, au lieu de leur échapper ; c'est en les transformant qu'elle semble les abolir.
L'action n'a un caractère d'aisance, de puissance et de fécondité que dans le loisir : c'est le loisir aussi qui engendre la connaissance et le bonheur. Le loisir cesse quand notre activité est captée et dispersée par l'objet : il renaît quand l'objet ne fait que la libérer. Il ne faut donc pas confondre le loisir avec l'inertie : le loisir est la vertu de l'activité purgée de toute pensée qui la divise et capable de s'exercer avec simplicité et innocence.