Le divertissement est la marque de mon impuissance à me suffire ; il attend le bonheur d'un objet extérieur à moi qui ne peut me donner aucun contentement. Et le désir n'est lui-même un mal que parce qu'il est le principe du divertissement.
Il y a un divertissement du corps qui nous empêche de demeurer en place. Les hommes vains et superficiels, charnels et transitoires, ont besoin de cette forme de divertissement qui leur révèle toujours quelque nouvel aspect du monde : comme on le voit dans leur goût des voyages. Mais les hommes les plus profonds considèrent cette nouveauté comme toujours la même : elle perd tout de suite sa fleur. Et c'est ce qui est toujours le même, c'est-à-dire leur présence même dans le monde, qui leur paraît quelque chose de toujours nouveau.
Mais le divertissement du corps est toujours une défaite de l'esprit. Le divertissement passe sans cesse d'un objet à un autre, parce qu'il cherche toujours une satisfaction parfaite qu'aucun objet particulier n'est capable de lui donner. Mais le propre de l'esprit est de demeurer attaché à un objet éternel et d'être capable de reconnaître dans le plus humble spectacle qui lui est offert une présence qui ne s'épuise jamais.
Toute arrière-pensée est un divertissement : elle divise l'attention que nous devons avoir pour le présent et nous empêche de nous y consacrer. Elle refoule la partie divine de notre activité. Il y a des arrière-pensées physiques, comme le sentiment d'être malade, qui assujettissent l'esprit au corps ; mais les véritables arrière-pensées sont spirituelles, comme le trouble produit par un passé dont on ne supporte plus l'image, ou dont on calcule les suites, et la préoccupation d'un avenir que l'on craint ou que l'on espère. Car c'est toujours le temps qui nous divertit.
Le divertissement est un mal qu'il ne faut pas chercher à organiser et à régler : c'est là un signe de mauvaise conscience et de tristesse intérieure. La plupart des hommes regardent le métier comme une tâche et cherchent ailleurs le divertissement. Mais pour beaucoup, à qui le loisir pèse plus que la tâche, c'est le métier qui est un divertissement. Toutefois, c'est le sort commun de tous ceux qui cherchent le divertissement d'être incapables d'en jouir : car il a alors cette saveur impure et amère que lui donne l'obscure préoccupation d'une tâche plus essentielle, à laquelle l'être semble vouloir échapper comme s'il cherchait lui-même à se fuir. C'est seulement quand l'activité cesse d'être un divertissement et nous prend tout entier qu'elle devient féconde, joyeuse et innocente ; alors seulement elle atteint la liberté, la force et la grâce du jeu. Ou bien elle s'engage et elle empêche le divertissement de naître, ou bien elle se retire et le divertissement est partout.
Les deux vices opposés d'une activité défaillante sont le divertissement et la torpeur. Mais la torpeur est encore capable d'être ébranlée : elle laisse dans l'esprit un vide qui peut toujours être rempli. Au lieu que dans tout divertissement l'esprit est occupé par un objet illusoire qui ne suffit pas à le tromper, mais qui l'empêche de rien accueillir. Tout peut être matière à divertissement, même l'objet le plus noble et le plus pur. Les hommes les plus grands, les savants, les conquérants peuvent vivre dans le divertissement. Et ce qu'on appelle génie n'est souvent qu'un divertissement éclatant.