Il y en a qui consacrent avec aisance toutes les ressources de leur esprit aux choses du métier, tandis que d'autres ne peuvent les dépenser qu'en dehors. Les premiers ont plus de goût pour l'œuvre faite en commun, où une besogne distribuée appelle la collaboration de tous et la responsabilité de chacun, où les règles servent de guide et demandent dans l'application de l'exactitude et de l'habileté, où le contact prolongé avec le même objet permet aux habitudes de naître et aux difficultés d'être mesurées et surmontées. Ils sont récompensés de leur persévérance et de leur zèle par une création visible, utile, dont on juge aussitôt la perfection et le mérite.
Il y a chez les autres plus d'indépendance, et même plus d'indiscipline. Les obligations inséparables de toute activité méthodique les paralysent, au lieu de les soutenir. Il faut que leur initiative demeure toujours intacte. Ils ne produisent qu'à leur heure. Chacune de leurs démarches doit être commandée par une nécessité intérieure, et non point par une tâche à remplir. Ce sont des poètes plutôt que des ouvriers. Ils ne donnent presque jamais ce qu'on serait en droit d'exiger. Mais ils livrent un surplus qui passe toute espérance : leur seule présence nous illumine ; il y a en elle une générosité qui nous comble.
Il faudrait que les premiers, qui se trouvent démunis quand le métier leur manque, eussent partout des règles à appliquer, comme si la besogne du métier régnait sur leur vie tout entière : nous leur pardonnerions alors de manquer un peu de liberté et d'élan. Il faudrait permettre aux autres d'exercer jusque dans le métier leurs dons naturels, leur fantaisie, le jeu imprévisible de leur puissance créatrice. Mais, dans ce métier même qu'ils auront choisi et qui répondra le mieux à leur goût et à leur génie, on aura toujours à leur pardonner une certaine irrégularité, et même quelques défaillances.
Si le métier n'est pas toujours d'accord avec la vocation, c'est souvent l'effet d'un mauvais choix plus que d'un mauvais sort. C'est quelquefois une épreuve que le sort nous impose afin de nous obliger à découvrir et à exercer certaines de nos puissances cachées. C'est presque toujours une illusion produite par la vanité, par le défaut d'attention au présent, par le besoin de divertissement, par le préjugé qu'on était réservé à un plus beau destin. Mais il ne faut pas créer une opposition entre notre métier et notre besogne d'homme : il faut les fondre. La plus parfaite activité dans le métier est non pas celle qui se conforme le plus fidèlement aux règles du métier, mais celle qui les dicte parce qu'elle les dépasse. Et s'il ne faut jamais faire métier de la partie divine de notre activité, il n'y a pas de métier qui ne la laisse paraître.