Il y a en chacun de nous une activité commune, qui s'exerce dans presque tous les événements de notre vie, et une activité d'exception, qui suppose l'autre, mais qui est, par rapport à elle, une justification et une évasion. Chacun dépense la première si près de lui qu'il la remarque à peine. L'autre devient plus facilement un spectacle et un objet d'admiration. Mais peut-être n'est-elle point notre activité la plus vraie : elle atteint parfois une sorte d'ampleur monstrueuse qui lui fait perdre la solidité. Elle forme une bulle brillante, mais elle est fragile et illusoire si elle n'est pas nourrie par les vertus les plus communes dont elle devrait être l'épanouissement.
Il faudrait demander à un homme qui a acquis la gloire s'il a fait régner aussi le bonheur en lui et autour de lui, si, dans les moments de solitude avec soi où l'on mesure son propre destin, il n'a point éprouvé le sentiment amer de sa propre misère : car chacun de nous trouve en lui-même un juge beaucoup plus perspicace que l'opinion. Au contraire, il y a une activité invisible et cachée, toujours présente à elle-même, qui peut ne point dépasser un cercle fort étroit, mais y répand indubitablement ses effets, qui ne s'enorgueillit pas d'elle-même, mais ne manque jamais à celui qui la possède. Elle n'acquiert pas de renom, mais nul ne la conteste ; et nul ne songe à mettre en balance, comme quand il s'agit de l'autre, sa valeur véritable avec l'estime où on la tient.
Il faut bien que chacun de nous, étant un individu et non pas seulement un homme, ait une vocation qui lui soit propre : mais c'est là une nécessité commune qu'il faut rejoindre à l'activité commune et tourner en un usage commun. Les occupations essentielles de la vie, celles auxquelles il importe le plus de donner de la gravité et de la profondeur, sont les mêmes pour tous : ce sont aussi les seules qui soient toujours nouvelles. Il est très aisé de se tromper sur la valeur réelle d'un homme : ce sont les relations de la vie quotidienne et le tête-à-tête de l'amitié qui percent à jour les valeurs fausses et relèvent les valeurs méconnues.
Le contact constamment renouvelé avec soi et de soi avec Dieu donne un sens lumineux et profond à nos besognes les plus humbles et les plus familières. Il nous apprend à sentir dans leur régularité une sorte de charme spirituel, à goûter le plaisir toujours rajeuni que donnent les différentes heures de la journée à mesure qu'elles tournent et qu'on en prévoit la venue.