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La mesure, le sang-froid, la maîtrise de soi ne sont point des vertus qui puissent nous suffire. Elles retiennent tous les élans, les meilleurs et les pires. Elles peuvent empêcher l'enthousiasme de naître et même la lumière de pénétrer en nous. Ce sont des vertus de défense, de prudence, de réserve, mais qui parfois se distinguent mal de certains vices, de la fermeture, de la cautèle, du mépris. Elles favorisent tous les calculs ; elles rendent possibles toutes les entreprises délibérées dans lesquelles l'individu cherche son propre avantage. Elles nous sont utiles chaque fois que nous sommes divisé avec nous-même, chaque fois que nous cherchons à atteindre une fin désirée, chaque fois que nous avons la crainte d'être dupe ou de ne pas réussir : et l'on disait autrefois des voleurs qu'ils étaient sobres et de mœurs bien réglées. Elles retiennent les mouvements de la spontanéité : ceux de la passion, mais aussi ceux de l'amour. Elles n'ont de valeur que pour purifier l'âme de toutes les impulsions sensibles qui risquent de l'entraîner et de la divertir et pour préparer un don de soi qui doit être un parfait abandon.

La maîtrise de soi ne doit pas être un effet de l'amour de soi, mais de cette attitude contemplative par laquelle nous reconnaissons que nous sommes une partie du Tout et que nous devons nous soumettre à sa loi, au lieu de chercher à le soumettre à nos désirs. Il est beau de pouvoir dire qu'on a son cœur en son pouvoir, au lieu d'être au pouvoir de son cœur. Mais cette maîtrise de soi peut devenir horrible, comme on le voit chez les Hindous qui nous demandent de commander à nos sens jusqu'à ce qu'une forme séduisante nous paraisse répugnante et qu'une forme répugnante ait pour nous de la séduction. C'est là une marque d'orgueil, un refus de s'incliner devant l'ordre universel, de reconnaître les signes qu'il met sous nos yeux, de répondre aux appels qu'il nous fait et d'accepter les conditions de cette communion avec tous les êtres qui nous permet de les aimer, tantôt à cause de leur beauté qui nous attire et nous relève, tantôt à cause de leur misère qu'il faut encore sentir pour chercher à les en délivrer.

La maîtrise de soi que les Stoïciens recommandaient comme la première des vertus et que les Anglais pratiquent par un effet de l'éducation, sans avoir besoin pour cela de philosophie, est souvent un raidissement de notre moi séparé : elle interdit avec les autres êtres et avec la nature ces échanges subtils qui sont impossibles quand on se refuse à tout abandon.

Il y a deux sortes de spontanéité : une spontanéité individuelle, égoïste et charnelle qu'il appartient souvent à la conscience et à la volonté de maîtriser, et une spontanéité spirituelle pleine d'expansion et d'amour, devant laquelle la maîtrise de soi n'est plus qu'une rétention de l'amour-propre. On les distingue à des touches légères qu'il faut savoir reconnaître sans s'y appesantir. Elles ne sont pas toujours en opposition : la vie la plus forte et la plus sage est celle qui comporte le plus de souplesse et de liberté ; il arrive même que ce sont ceux qui n'ont pas craint de se confier aux mouvements de leurs sens qui sont le plus aptes à se confier aux mouvements de la grâce. On nous prêche toujours la mesure et il semble que nous ne savons jamais nous arrêter à temps. Mais il arrive aussi que nous avons trop de mesure, c'est-à-dire que nous manquons de force pour pousser chaque action jusqu'au dernier point.

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