Pour penser et pour agir, il faut une rupture d'équilibre, mais qui ne dépasse pas un certain degré. Quand le corps a trop de sécurité, la pensée a moins de liberté ; elle a plus de mouvement quand le corps n'est pas tout à fait satisfait : l'insomnie, la faim, si elles n'ont point trop d'excès, lui donnent plus de légèreté et une pointe plus fine. Le besoin ne se tourne pas encore en préoccupation et il aiguise la pensée au lieu de la divertir.
On ne peut pas agir si l'on n'est pas porté par quelque impulsion : mais il faut être maître de soi dans l'exécution. L'action est une adaptation souple et vivante aux conditions qui nous sont offertes : il faut la modeler dans une matière que nous n'avons pas créée. Pour cela, il ne faut pas laisser passer l'occasion, mais lui répondre avec tact et mesure. Car celui qui agit doit respecter la pudeur et le goût. La mesure est la vertu d'une activité qui poursuit sa fin, mais ne l'a pas encore atteinte ; elle tempère les excès de l'impulsion ; elle nous rend sensible la présence de la raison, qui est une discipline avant d'être une lumière. Elle est parente de l'ordre, qui devance la justice et la vérité, mais n'en est pourtant que la figure, et qui n'a de valeur que s'il est une méthode qui nous en rapproche, qui les fait pressentir et qui, jusqu'à un certain point, les imite.
La mesure est un milieu entre deux extrêmes : elle est capable de s'accorder avec la force, avec la sagesse et avec la grâce ; elle n'est pas elle-même une fin, mais plutôt un art de poursuivre toutes les fins, de les atteindre et même d'en jouir. Toute fin est un extrême qui comble l'activité et ne lui laisse aucun mouvement pour aller au delà. Mais, même quand il vise les plus grands biens, même quand il les possède, l'esprit ne laisse rompre son équilibre que pour le retrouver et mieux sentir l'acte qui le maintient. Cet équilibre brisé et rétabli dans le même instant est pour lui un bien qui a plus de prix que tous les autres et sans lequel ceux-ci ne pourraient être ni reconnus ni goûtés.
La mesure, loin de ralentir ou d'affaiblir notre activité, fait appel à tout son mouvement pour remplir l'intervalle qui sépare les extrêmes, et à toute sa force pour tenir fermement le milieu. Le point, c'est d'assurer à l'activité son aplomb, sans paralyser son élan. L'esprit, pour être maître de lui-même, doit se placer dans un centre immobile où il tient en main, sans se laisser gagner, les désirs tendus à la fois vers tous les extrêmes.