Etre fin, c'est connaître et se connaître, c'est aussi prévoir et ruser, c'est saisir les nuances du réel, c'est pénétrer dans les replis, c'est être vis-à-vis de lui comme un joueur attentif qui ne se laisse pas surprendre. La finesse est un tact délicat des différences, une sensibilité au changement, même le plus léger, une souplesse de la pensée et de la volonté, une sympathie toujours naissante, mais qui ne perd jamais l'initiative et ne devient jamais dupe. Elle dépasse toujours l'enveloppe des choses ; elle devine et déjà pressent les moindres mouvements de leur âme secrète. Elle est parente du goût. Dans les arts, elle donne à l'imitation une grâce exquise et naturelle. Elle peut devenir un jeu intellectuel où le sentiment est aboli. Elle est peu inventive ; mais elle épouse la réalité de si près qu'il arrive qu'elle la devance : avant même que les événements soient tout à fait formés, elle s'exerce sur le clavier plus étendu de leurs possibilités.
Etre fort, c'est construire ou détruire. C'est agir sur les choses visibles ; c'est les dominer et les mettre à son service. Celui dont la force semble commander aux êtres plutôt qu'aux choses traite encore les êtres comme des choses ; il en fait les instruments de ses desseins. La force n'a pas besoin d'exiger pour obtenir : ce serait le signe qu'elle manque de puissance et de sécurité. Il n'est pas nécessaire qu'elle ait une conscience trop avertie d'elle-même : la pensée la retarde et la disperse. On voit même la force pratiquer une sorte d'ignorance volontaire. Elle est attentive à une certaine unité dans le but à atteindre, mais elle est peu sensible aux différences dans les circonstances : elle compte sur elle pour les réduire. Elle agit souvent à l'inverse de la réflexion : elle rassemble en édifices les éléments que l'analyse laisse isolés ; elle réduit en poudre les ouvrages que la patience a lentement élevés.
Mais il faut chercher entre la finesse et la force un équilibre. L'extrémité de la finesse est toujours un retour à la simplicité. Le renoncement à la force est souvent le signe d'une force plus grande. La finesse a raison de chercher à atteindre, par une sorte de complicité, les dispositions les plus intimes des êtres ; mais elle est trop attentive à la subtilité de leur jeu. La force a raison de sauvegarder la netteté du regard et la rectitude de l'intention ; mais elle porte trop d'intérêt aux effets matériels. Il faudrait renverser leurs rapports, mais en subordonnant la finesse à la force, tourner la force vers la conquête de cette unité intérieure que la finesse nous retire et réserver la finesse aux détails de l'exécution que la force est incapable de ménager. On éviterait ainsi de voir la finesse devenir trop flexible et la force trop brutale. Car il faut que la force soit si secrète et si cachée qu'elle agisse sans être sentie, et que la finesse soit si directe et si sûre qu'elle efface jusqu'à la trace même d'un vouloir trop habile.