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Tout le malheur des hommes vient de ce qu'il n'y a rien de plus difficile pour chacun d'eux que de discerner son propre génie. Presque tous le méconnaissent, se défient de lui et sont ingrats à son égard. Ils cherchent même à le détruire pour lui substituer un personnage d'emprunt qui leur semble plus éclatant. Tout le secret de la puissance et de la joie est de se découvrir et d'être fidèle à soi dans les plus petites choses comme dans les plus grandes. Jusque dans la sainteté, il s'agit de se réaliser. Celui qui tient le mieux le rôle qui est le sien, et qui ne peut être tenu par aucun autre, est aussi le mieux accordé avec l'ordre universel : il n'y a personne qui puisse être plus fort ni plus heureux.

Toute notre responsabilité porte donc sur l'usage des puissances qui nous appartiennent en propre. Nous pouvons les laisser perdre ou les faire fructifier. Ainsi notre vocation ne peut être maintenue que si nous restons perpétuellement à son niveau, si nous nous montrons toujours digne d'elle. Le rôle de notre volonté est plus modeste qu'on ne croit ; c'est seulement de servir notre génie, de détruire devant lui les obstacles qui l'arrêtent, de lui fournir sans cesse un nouvel aliment : ce n'est point de modifier son train naturel ni de lui imprimer une direction qu'elle a choisie.

Il existe en tout homme une pensée secrète qu'il doit avoir la probité et le courage d'amener au jour. Il ne faut point qu'il lui préfère une opinion étrangère qui lui paraît plus relevée, mais qui, incapable de se nourrir sur son propre sol, n'y prendra aucune croissance. Nous ne pouvons espérer posséder d'autres richesses que celles que nous portons déjà en nous. Il suffit de les exploiter au lieu de les négliger. Mais elles sont trop familières pour nous paraître précieuses et nous courons vers d'autres biens qui brillent davantage et dont la possession nous est refusée. Même si nous pouvions les atteindre, ils ne laisseraient entre nos mains que leur ombre.

Pourtant la confiance que l'on a dans sa vocation présente elle-même des dangers. Ma vocation n'est pas faite d'avance ; il m'appartient de la faire : il faut que je sache extraire de tous les possibles qui sont en moi le possible que je dois être. Il ne faut même pas que je confonde ma vocation avec mes préférences, bien que ma préférence la plus profonde doive s'accorder avec ma vocation, ni l'appel de ma destinée avec toutes les suggestions de l'instant, bien que l'instant m'apporte toujours l'occasion à laquelle je dois répondre. La sagesse consiste à reconnaître la mission que je suis seul capable de remplir : c'est la trahir que de lui substituer quelque dessein emprunté et de me hausser vers des pensées plus vastes que celles que je puis porter.

Il en est des vocations individuelles, dans la vie de l'humanité, comme des différentes facultés dans la vie de la conscience. Chaque faculté, l'intelligence, la sensibilité ou le vouloir, doit s'exercer selon la loi propre, à son heure et dans les circonstances qui lui conviennent ; autrement la conscience ne parviendrait à réaliser ni son harmonie ni son unité ; mais quand elle s'exerce comme il faut, c'est l'âme tout entière qui agit en elle. De même, la destinée de l'humanité entière est présente dans la vocation de chaque individu, pourvu qu'il l'accepte et qu'il l'aime.

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