On imagine trop vite que les grands hommes ont porté dans la vie cette figure de gloire que leur prête l'éloquence de notre imagination. Ce qui les faisait grands était souvent d'un accès plus simple et plus familier ; il nous suffit d'ouvrir les yeux pour trouver autour de nous beaucoup d'hommes qui ont autant de clarté dans le regard, autant de pureté intérieure ou de force d'âme ; mais notre amour-propre hésite à les reconnaître et notre paresse n'a de force que pour admirer ceux qui ont obtenu un nom dans les lettres ou que la fortune a marqués de son signe. Cependant les plus grandes choses se font sous nos yeux sans que nous imaginions qu'elles sont grandes et elles sont le point d'aboutissement de beaucoup de petites. Et même il n'y a point d'esprit médiocre, qui, sur quelque point, ne puisse avoir des vues plus claires et des visées plus lointaines que l'esprit le plus profond et le plus vaste. Les plus grands et les plus petits se retrouvent identiques en présence des événements essentiels de la vie tels que la mort, l'amour ou la douleur. Et ce sont quelquefois ceux qu'on avait jugés les plus petits qui paraissent alors les plus grands.
Créer, c'est toujours exercer quelque puissance que nous avons reçue : la véritable grandeur n'est point dans la valeur du don, mais dans l'usage que nous consentons à en faire. Ainsi les idées se présentent toujours aux hommes inopinément et malgré eux : et la seule différence qui existe entre eux, c'est que les uns savent les recueillir et non pas les autres. Le propre du génie est de prêter attention à de petites lumières qui éclairent tous les hommes, mais que la plupart remarquent à peine : car elles s'éteignent presque aussitôt si on ne met pas tous ses soins à les abriter et à les ranimer.
Mais il arrive aussi que la grandeur se révèle à nous d'un seul coup et nous incline pour ainsi dire devant elle. C'est quand nous découvrons un être qui n'est grand que par ce qu'il est, et non par ce qu'il fait, et qui, à travers tous les objets auxquels s'applique son activité, n'a jamais de rapport qu'avec le Tout. Nous ne retenons d'une telle rencontre que la révélation d'un monde plus réel que celui où nous vivons habituellement, et dans lequel cet être qui est grand semble vivre toujours. Mais alors il nous paraît capable de se suffire : et nous pensons que, dans la foule indifférente, il ne peut distinguer que des serviteurs et des témoins, qu'il n'a pas besoin d'amis puisqu'il jouit sans intermédiaire de la vérité et du bien. Que pourrait-il demander à d'autres êtres qui possèdent moins que lui-même ? Dira-t-on que son devoir est de les faire participer aux dons qu'il a reçus ? Mais il n'a pas recours pour cela à des volontés particulières : sa seule présence est d'un effet meilleur et plus sûr. Il attire donc autour de lui un cercle d'esprits attentifs qui puisent en lui comme en une source qui ne tarit pas. Mais c'est sa destinée de leur donner sans les connaître, de ne point faire entre eux de différence, de n'accorder à aucun d'eux le moindre privilège, de faire taire parmi eux tout soupçon de jalousie et de produire en eux ce sentiment d'admiration qui environne sa solitude et qui la consomme.