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Si les biens de l'esprit sont les seuls biens véritables, on ne peut être que misérable sans eux ; et, comme il semble qu'il dépend de nous de les acquérir, on se sent inexcusable d'en être privé. Aussi l'amour-propre en conteste-t-il toujours à autrui la possession, non qu'il pense que ce ne soient pas les seuls biens, mais parce que, étant incapable de les obtenir, il envie un autre être de pouvoir en tirer vanité, comme si, là où ils existent, tout l'amour-propre ne devait pas être renoncé. C'est la médiocrité honnête et laborieuse qui éprouve pour les biens de l'esprit, à proportion de leur puissance et de leur éclat, l'hostilité la plus sincère et la plus constante. Car elle est sûre de ne jamais les rencontrer sur son chemin ; et pourtant elle est forte de la méthode qu'elle emploie, qui semble commune à tous les hommes et qui rend suspectes toutes les acquisitions qu'elle ne peut pas donner.

La présence d'un être de chair qui a un visage, des besoins, des faiblesses, une place dans la société et que je rencontre, mêlé à d'humbles besognes humaines, me rend son génie invisible, et efface le caractère divin des idées dont il est l'interprète. Leur valeur est rehaussée quand il n'est plus qu'un peu de cendre ; car il reçoit dans ma mémoire une première vie spirituelle. Mais si je puis le replacer dans une haute antiquité et qu'il appartienne déjà à la mémoire de l'humanité, ses idées ont perdu, malgré l'effort de l'historien, leur vêtement corporel et individuel : elles sont devenues le patrimoine commun de tous les esprits.

Mais la mort ne suffit pas à protéger contre les rancunes de l'amour-propre : les vivants sont aussi jaloux des morts. Ils sont souvent plus troublés par le souvenir d'un ennemi qui est mort que par sa présence vivante, qui justifiait leur haine et donnait un objet à leurs attaques. Ainsi, il y a une jalousie subtile qui, au lieu d'être éteinte par la mort, est avivée par elle, comme si la mort recouvrait notre ennemi d'une protection imprévue. C'est que les hommes n'éprouvent pas de jalousie à l'égard d'un être réel, mais seulement à l'égard de l'idée qu'il incarne et qui les humilie ; aussi sa mort matérielle, même s'ils la désirent, ne guérit pas leur jalousie parce qu'elle libère cette idée au lieu de l'abolir.

La haine même dont ils poursuivent un ennemi au delà de la mort est la preuve de son immortalité. Cette haine même l'immortalise. En les protégeant contre ce que leur ennemi aurait pu devenir, la mort ne les protège pas contre ce qu'il a été : elle fixe à jamais son passé et lui donne l'immobile majesté des choses révolues. La mort le défend aussi contre les faiblesses qu'il aurait pu commettre. Elle le défend encore contre le mal qu'on aurait pu lui faire. Elle lui donne une force silencieuse contre laquelle on se sent impuissant. Elle l'environne d'une barrière de respect. Elle peut être le point de départ de sa gloire.

Plus encore qu'en dénigrant les vivants dont la vie est mêlée à la nôtre, l'amour-propre se rehausse en diminuant le mérite des hommes de génie dont la gloire a franchi les siècles. Il y a dans l'amour-propre un paroxysme qui lui fait haïr tous ces grands morts dont la gloire semble diminuer celle à laquelle il peut prétendre. Et les plus grands parmi les vivants, dont les faiblesses sont plus apparentes, sont protégés par elles contre l'envie la plus tenace et la plus secrète.

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