Il arrive que l'éloge donne de la confiance et de la force, qu'il réveille l'activité, qu'il la tire de l'isolement et lui donne l'appui de la communion humaine. Mais ces avantages sont vite perdus et au delà. Car, en jouissant de l'éloge, l'amour-propre se replie sur lui-même et se sépare de nouveau. Assurés de la puissance qui est en nous et que le succès confirme, nous nous reposons sur elle. Alors elle nous abandonne, car elle ne peut être gardée et même elle ne peut être que si, dans chaque instant, nous l'obtenons par une victoire sur nous-même.
Les succès d'opinion et les succès de l'esprit ne s'accompagnent pas toujours ; et même ils peuvent s'exclure. Les hommes qui ont le plus de réussite au dehors sont souvent ceux qui sentent le plus de misère au dedans : il est vrai qu'ils ensevelissent souvent celle-ci dans leur âme la plus secrète. Mais il n'y a pas de succès visible qui ne soit plus grave qu'un échec si le cœur n'est pas satisfait.
Les échecs, il est vrai, peuvent, en refoulant le désir du succès, lui donner plus d'acuité et d'amertume : l'écrivain cède alors à l'aiguillon de la vanité blessée et cherche une revanche dans le sentiment même de l'injustice dont il se croit victime. Mais ils peuvent, en le repliant sur lui-même, servir à son avancement intérieur, pourvu qu'il ne tire pas de cet avancement même quelque nouvelle jouissance d'amour-propre : car il est terrible que l'amour-propre s'insinue jusque dans les victoires de l'esprit et demande toujours à en partager les fruits. Ce devrait être le rôle des échecs de nous purifier de tous les mouvements de l'amour-propre et d'éveiller toutes nos puissances spirituelles, non point, comme on le dit souvent, pour nous aider à surmonter la fortune, mais parce qu'elles ne peuvent s'exercer que dans le désintéressement pur. Elles nous invitent à une vie libre et divine que souvent nous n'aurions pas su découvrir ni aimer si le monde avait réussi à nous attirer et à nous retenir. Car nous sommes si faibles qu'il faut quelquefois que le monde nous repousse pour que nous parvenions à nous détacher du monde.
Les succès extérieurs inquiètent et rebutent les âmes les plus délicates ; et ils parviennent quelquefois à tarir la joie de l'esprit. Car celle-ci se suffit à elle-même ; elle n'a pas besoin d'être confirmée et ne se nourrit pas de l'opinion. Ce n'est pas qu'elle s'enferme dans quelque clôture : au contraire, elle transfigure et illumine tout ce qui l'approche ; son action est une action de présence toujours prochaine et naturelle, innocente et ignorée de l'amour-propre, qui ne songe ni à s'en emparer ni à se plaindre d'être vaincu.
Notre rayonnement spirituel est proportionnel à notre puissance de solitude ; il faut qu'il impose silence à tous les échos du dehors : il devient alors le plus pur de tous les messages, le plus immatériel et le plus efficace. C'est lorsqu'un livre n'a point atteint la renommée, ou qu'il l'a traversée et dépassée qu'il arrive à créer entre un petit nombre d'esprits la communication la plus désintéressée et la plus parfaite.