Nous avons plus d'émotion à retrouver dans un auteur les sentiments que nous éprouvons en secret que ceux dont nous témoignons, ceux qui sont en nous en germe que ceux qui ont déjà éclos. Les œuvres de l'esprit ont pour objet un monde que nous portons en nous et qui est souvent invisible à nos propres yeux ; l'auteur qui nous le révèle acquiert du premier coup avec nous une intimité mystérieuse. Pourtant il n'offense pas notre pudeur et n'acquiert sur nous aucun droit. Car il ne force pas notre consentement : les découvertes que nous faisons, en le lisant, semblent venir de nous-même et nous lui sommes reconnaissants d'avoir provoqué cet ébranlement par lequel nous découvrons au fond de notre nature tant de richesses ignorées.
Tout ce que l'on écrit est un dialogue avec soi, c'est-à-dire avec les autres hommes. On leur parle, on veut les persuader et on ne poursuivrait pas longtemps le chemin si on n'entendait pas à chaque pas leurs muettes réponses. Elles maintiennent et renouvellent indéfiniment le mouvement de notre pensée.
Ce n'est pas être orgueilleux, c'est être fort que d'engager toute sa personnalité dans ce qu'on écrit. Mais c'est être orgueilleux que de rejeter toujours sur les autres les erreurs d'interprétation qu'ils peuvent commettre. Presque sûrement nous avons fait la première faute. Le public et la critique, en cherchant à nous comprendre, collaborent avec nous. Il faut leur être reconnaissant. Ils nous paient de l'effort que nous avons fait. Ils y joignent le leur. Nous leur sommes redevables de nous éclairer sur ce que nous aurions dû dire et quelquefois sur ce que nous aurions dû penser.
Dans la pensée la plus pure il se cache quelques ombres. Elle est formée de différents rayons d'un éclat inégal. Ce qu'elle enferme de plus vif n'a pas toujours été atteint. Car nulle idée n'est à nous ; la plus humble dépasse encore l'acuité de notre vision ; et l'œil d'autrui, en se fixant sur elle, ajoute toujours à la connaissance que nous en avions. Ainsi il arrive que les interprétations qui paraissent se contredire se complètent et qu'elles correspondent, dans un même horizon baigné de la même lumière, à des perspectives plus ou moins heureuses, à des regards plus ou moins pénétrants.
Celui qui consume sa vie à écrire peut manquer d'amis réels ; il ne cesse d'envoyer un message à des amis inconnus. Mais les échos qu'il reçoit peuvent lui paraître parfois un peu rudes ; et il doit s'accommoder de ne point connaître les réponses les plus pures, qui sont souvent les plus silencieuses.