On dit que l'âme est visible dans le regard ; mais c'est dans l'invisibilité des paroles qu'elle rend sensible à autrui cette activité transitoire par laquelle elle découvre sa propre nature en la formant peu à peu. Le regard n'obéit point à la volonté aussi docilement que la parole : il révèle, sans que nous y songions, nos sentiments et nos désirs ; mais par la parole l'acte vivant de la pensée s'exprime à mesure qu'il s'accomplit.
Dira-t-on qu'il faut attribuer à la parole une supériorité sur l'écriture parce qu'elle a plus de liberté et moins d'apprêt, parce que nous disposons d'elle plus constamment, parce qu'elle est accompagnée du regard et de l'inflexion de la voix, parce qu'elle garde un contact plus direct et plus vif avec celui qui la pense, parce qu'elle peut être indéfiniment rectifiée et amendée pour mieux épouser non pas seulement la forme de l'idée, mais aussi la forme de l'âme qui écoute, enfin parce qu'elle est l'œuvre non pas de la solitude comme l'écriture, mais d'un accord qui se cherche entre des êtres séparés ? On comprend qu'on désire souvent retrouver par l'écriture quelques-uns des effets de la parole ; le lecteur, quand j'écris, devrait être déjà si près de moi que je devrais sentir sa présence et qu'il devrait sentir que je lui parle.
Bien plus, la parole obéit souvent à une inspiration plus pressante que l'écriture : quand nous sommes seuls, l'inspiration ne jaillit pas toujours avec autant de force ; elle ne trouve plus d'écho pour la redoubler et la soutenir. L'écriture ne nous montre pas aussi directement son action sur autrui, elle ne crée pas avec lui une communion actuelle et sensible. Alors, on regrette parfois de ne pouvoir fixer la parole par l'écriture ; mais il y a là une sorte de leurre : car, l'interlocuteur absent, elle ne retrouverait plus le même prestige.
C'est que l'homme qui écrit écoute un autre dieu que l'homme qui parle, un dieu plus caché. Il cherche à éveiller chez le lecteur des puissances plus profondes que celles de la vie commune. Et quand il nous atteint le plus intimement, c'est avec des mots tellement silencieux qu'on dirait qu'il se tait. La grossièreté du son persiste encore dans les paroles les plus délicates ; mais il est si voilé dans la parole écrite qu'on le perçoit à peine. L'idéal de l'écriture est de nous mettre en présence de la pensée toute nue. Le mouvement ou le feu du regard trahissent l'auditeur attentif ; mais chez le lecteur, le regard de tout l'être est tourné vers le dedans : il semble parfois que la pensée s'insinue en lui sans l'intermédiaire du corps.
Ecrire un livre, c'est se dire à soi-même ses propres secrets. Mais par lui le lecteur doit penser qu'il découvre les siens. Aussi, les meilleurs livres, ceux qui révèlent le mieux le lecteur à lui-même, déroutent souvent ceux qui croyaient connaître l'auteur.