Tout homme peut écrire un beau vers qui ne saurait trouver du second ni le corps ni la rime. Tout homme peut rencontrer une belle pensée qui ne saurait lui trouver de soutien ni d'écho. Mais, bien que la lumière qui nous éclaire de temps en temps possède un éclat et une pureté qu'il semble impossible de surpasser, les œuvres de l'esprit ne peuvent pas se borner à fixer ces minutes privilégiées. On peut dire sans doute de pareilles minutes qu'elles nous affranchissent de l'instant pour nous découvrir un présent éternel. Mais une œuvre qui possède de la continuité est seule capable d'exprimer la continuité de notre vie et cet effort douloureux par lequel elle s'est formée peu à peu. Seule elle laisse apparaître ces retouches successives par lesquelles la pensée a eu le loisir de se reprendre et de s'enrichir. Il y a dans l'accumulation des moments du temps un effet qui nous libère de la fuite du temps et nous permet d'échapper à son éternel mouvement. Les seuls ouvrages qui ont de la grandeur sont ceux qui contiennent en eux l'expérience et le labeur de toute une vie.
Tout homme a vécu quelques moments d'exception où, soit au contact d'un autre esprit, soit dans une illumination solitaire, il s'élevait au-dessus de la suite des événements ainsi que du cours passager de ses propres états, où il parvenait sans effort à ce sommet que l'on croit avoir toujours connu quand on s'y trouve, qui laisse misérable dès qu'on le quitte et d'où l'on éprouve, dans un sentiment radieux de stabilité et de certitude, la joie de participer au dessein secret de la création. Mais ces moments bienheureux n'ont point entre eux de liaison. Ils sont semblables à des lueurs qui s'éteignent et s'allument sans obéir à aucune loi. Leurs apparitions successives sont séparées par de grands intervalles d'ombre. On n'est jamais sûr qu'elles ne s'évanouiront pas chaque fois pour toujours.
Un grand ouvrage demande la collaboration de toutes nos puissances spirituelles. Il veut que nous fassions un effort pour retenir et pour assembler toutes les particules de lumière que le destin nous distribue avec une intermittente générosité. Il résiste à l'anéantissement et à l'oubli par l'art invisible qui les ordonne. L'harmonie qui y règne est faite d'une multitude de touches successives patiemment ajoutées les unes aux autres. Mais c'est une pensée personnelle qui introduit entre elles l'unité ; cette pensée ne s'évade point du temps, elle le domine en réunissant en un seul faisceau tous ces traits dispersés. Elle prend possession de ce qui change, lui impose sa marque et lui donne cette immuable présence où l'esprit fait son unique séjour. Un grand ouvrage capte toutes les clartés que le regard peut saisir. Il nous en donne une disposition permanente : il en fait les membres d'un corps de lumière qui possède à la fois l'unité et la vie.