Le plus difficile dans les ouvrages de l'esprit n'est pas de montrer de la puissance dans la construction, ni de l'ingéniosité dans l'analyse, ni de la grâce dans le style, c'est de maintenir une communication continue avec le réel. Mais les idées ont un jeu spontané et les mots un mouvement propre qui séduisent les plus prudents et leur font parfois quitter le sol.
Le contact avec les choses modère l'imagination et discipline la pensée ; mais en même temps il ne cesse de les alimenter et de les enrichir. Les œuvres produites par une méditation solitaire ont souvent de la grandeur et de la puissance, mais une grandeur et une puissance qui marquent le sommet où l'individu est parvenu par l'effort de son génie propre. Elles peuvent avoir plus d'altitude que d'horizon : on y reconnaît souvent un dessein arbitraire et volontaire dans lequel la marque de la personne est trop apparente. Les ressources qui lui appartiennent et qui ont permis à son entreprise de réussir ne lui ont servi parfois qu'à bâtir un château de rêve et à glorifier son amour-propre.
Mais le contact avec les choses, qui nous fait sentir nos limites, nous permet aussi de les reculer. Il y a dans les choses une lumière à laquelle notre esprit ne demeure pas insensible. Elles ne sont pas inertes et muettes, mais pleines de voix qu'elles font entendre à tous ceux qui ne les méprisent point. On ne les tourne pas à son gré ; elles nous résistent et elles nous éclairent : elles sont la figure visible de la vérité. L'individu, en les regardant, ne se laisse plus entraîner à confondre avec le réel l'œuvre de son imagination. Celle-ci par comparaison lui paraît fragile et irréelle ; elle emprunte aux choses l'apparence même qui lui permet de subsister. En gardant le contact avec les choses, l'esprit acquiert plus de force et plus d'étendue. En mesurant la place qu'il occupe dans le monde, il cesse d'enfermer le monde dans les limites de son rêve : car ce rêve, qui prétendait dépasser la nature, est sans cesse dépassé par elle.