On pourrait penser que le propre de l'écriture est d'éterniser certaines pensées fugitives qui disparaîtraient autrement sans laisser de trace. Son rôle serait de fixer ce que jamais on ne verra deux fois ; on pourrait le comparer à celui que l'on assigne à la peinture dans l'impressionnisme. Mais pourquoi tant d'efforts pour garder l'image de ce qui a péri, alors que le présent sollicite encore notre attention, notre activité et notre amour ? En réalité, nous ne devrions point chercher à ressaisir du passé ce qui en lui est aboli, et qui n'a jamais été dans l'Etre qu'un pur passage, mais seulement ce contact avec une réalité impérissable qu'il nous a permis d'obtenir un instant et qui est d'autant plus émouvant que le temps l'a dissipé aussitôt. Ce contact, quand il est retrouvé, possède d'autant plus de pureté qu'il s'est dépouillé de tout support corporel, de tout rapport avec les événements ; il a acquis un tel caractère de simplicité et de spiritualité que nous ne sommes plus troublé ni par la crainte de le perdre ni par l'effort pour le retenir.
Ainsi, le rôle de l'écriture ne peut pas être, comme on le dit, d'éterniser ce qui passe ; il est plutôt de dégager de ce qui passe ce qui est éternel. Rien ne possède de valeur dans notre vie que ces soudaines illuminations par lesquelles nous découvrons tout à coup, derrière l'inconstant devenir qui entraîne et détruit tout ce qui est, un monde à la fois immobile et vivant, qui tantôt s'entr'ouvre et tantôt se referme, qui, en comparaison du monde où nous vivons, nous paraît infiniment lointain et infiniment beau ; mais il suffit de regarder par transparence les choses les plus familières pour qu'elles nous permettent d'y pénétrer.
Un tel monde ne se révèle à nous que par brusques échappées ; et, bien qu'il soit éternel, c'est souvent dans les modes les plus fugitifs de notre vie que nous percevons le mieux sa présence. Car il soutient tout ce qui est dans le temps ; mais il ne descend pas lui-même dans le temps. Le rôle de l'écriture c'est de nous permettre d'en retrouver le chemin. Si elle remplit sa fonction, qui est de ne garder la mémoire que des bienheureux moments où notre pensée avait réussi à y pénétrer, elle doit nous permettre d'y accéder encore lorsque la matière nous accable et que le temps nous disperse. Il est donc bien vrai de dire que l'écriture n'a pas pour objet de garder ce qui passe, mais plutôt d'ouvrir notre regard, à l'intérieur même de ce qui passe, sur ce qui ne passe pas. Elle doit surpasser le temps, mais non point rompre sa loi, qui est que tout ce qui n'est qu'en lui ne doit cesser en lui de se perdre.