À chacun de nous la vérité apparaît par éclairs : mais notre esprit retombe presque aussitôt dans son état naturel d'inertie et d'obscurité. Nous nous sentons alors comme abandonné : et l'effort douloureux que nous faisons pour retrouver la lumière perdue ne nous révèle que notre impuissance. Mais si nous parvenons à capter cette lumière par l'écriture, nous devenons capable de la ranimer quand elle semblait éteinte. Il y a des moments privilégiés où la vérité passe devant nous et nous effleure pour s'échapper aussitôt ; l'écriture nous permet de le faire renaître indéfiniment.
Mais l'écriture a d'autres avantages. Comme la parole, et mieux que la parole, elle permet à la pensée, en s'exprimant, de se réaliser. La parole ne traduit souvent qu'une communication momentanée et occasionnelle avec un autre. Mais l'écriture suppose toujours un long entretien avec soi-même, qui aspire à devenir un entretien avec tous les hommes. Il faut qu'il y ait en elle assez de richesse et de profondeur pour qu'elle reste vraie au delà des circonstances dans lesquelles elle est née : autrement elle ne satisfait plus qu'un intérêt de curiosité. Un livre ne doit pas nous divertir en nous promenant en des lieux du temps et de l'espace auxquels nous sommes étrangers et d'où nous retirons notre pensée dès que la lecture est finie. Il faut qu'il puisse émouvoir à tout instant les parties les plus essentielles de notre nature, qu'il nous révèle des éléments de nous-même que nous portons en nous perpétuellement.
Les livres les meilleurs ne nous font rien connaître qui soit extérieur à nous : ils nous rappellent plusieurs rencontres dans lesquelles la vérité qu'ils nous apportent s'est déjà révélée à nous spontanément. Nous en avions eu une vue rapide et évanouissante : elle se transforme maintenant en illumination. Elle cesse d'être incertaine et nébuleuse : la pureté de son contour se dessine. Notre confiance dans la sûreté de notre regard s'accroît : jusque-là nous n'osions pas lui permettre de s'attarder sur le sillon léger que la vérité avait tracé à la surface de notre conscience. Maintenant que cette vérité semble nous être proposée par autrui, nous osons en prendre possession : nous devenons capable de la contempler, de l'éprouver et de nous y établir. Nous sommes délivré de cette insécurité que produisaient en nous les appels timides, pressants et anxieux de notre conscience solitaire : nous leur trouvons un écho dans la communion humaine ; et celle-ci maintenant peuple notre solitude, mais en l'approfondissant, au lieu de la rompre.
Le premier devoir de l'écrivain doit être de s'élever assez au-dessus de toutes les circonstances de sa vie particulière pour fournir à tous les êtres un appui de tous les instants et les montrer à eux-mêmes tels qu'ils voudraient être toujours.