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Il faut que chacun de nous devienne semblable à un être spirituel et à une sorte de pur démon, qu'il n'écoute plus que ses voix secrètes, mais dans un calme intérieur qu'aucun frémissement du corps ne viendra plus troubler. Car le vrai monde, c'est le monde des idées et non pas le monde des choses. Dès que nous y pénétrons, nous nous sentons éclairés ; notre propre nature, notre destinée, la conduite que nous devons tenir, nos relations avec les autres êtres, nous apparaissent dans une lumière mobile qui réjouit notre regard et aimante notre volonté. Dès que nous le quittons, nous sommes livrés aux forces aveugles de la nature : nous ne sentons plus que notre esclavage et notre misère. Nous ne retrouvons la lumière perdue qu'en nous retournant vers ce monde invisible : il existe indépendamment de nous, puisque nous avons pu le quitter ; pour qu'il se découvre encore à nous, c'est nous-même maintenant qu'il faut quitter.

Nous ne créons point les idées. Elles sont les éléments d'un univers de pensée comme les corps sont les éléments d'un univers de matière. Elles se révèlent à nous par un acte de l'intelligence comme les choses se révèlent à nous par un acte du regard. Et comme notre activité pratique s'empare des choses et les tourne au profit du corps, notre activité pure choisit entre les idées et, par l'assemblage qu'elle en fait, compose notre figure spirituelle. Ainsi, on peut dire que toutes les idées qui viennent éclairer notre esprit sont de Dieu. Mais l'ordre que nous mettons entre elles est de l'homme. Il nous appartient seulement de choisir le chemin dans lequel notre pensée s'engage : quel que soit ce chemin, des matériaux innombrables nous sont offerts ; c'est à nous de construire avec eux notre propre ouvrage.

Dans le monde de la pensée, nous faisons à chaque pas des découvertes qui nous étonnent et nous ravissent. C'est le propre du sage de savoir faire un bon usage de tant de trésors et de les garder éternellement pour réjouir ses yeux et son cœur.

Il n'est donc point étonnant que nous ne dominions pas toujours nos pensées, mais qu'elles nous dominent aussi. Il semble que nous leur donnions le mouvement, mais ce mouvement nous entraîne. Et quand la découverte a jailli, nous sommes comme le spectateur qui est allé chercher le spectacle qu'il a sous les yeux, mais qui ne l'a point créé, qui le pressentait seulement avant de le connaître, qui le contemple maintenant avec surprise et admiration et presque aussitôt s'y laisse prendre.

Les idées nous appartiennent juste comme nos enfants. Nous sommes maîtres de l'attention comme nous le sommes de la génération. Mais l'heure de la naissance est pour nous une heure d'anxiété : car nous ne savons pas à l'avance quel présent le Ciel nous enverra. Et nos enfants vivent devant nous et non pas pour nous, d'une vie dans laquelle la nôtre se reconnaît et se prolonge, mais qui pourtant nous dépasse et nous émerveille.

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