Toute connaissance est un acte d'attention et d'amour. Elle est toujours une reconnaissance, non point en ce sens qu'elle s'est déjà produite une fois, comme le pensaient les Platoniciens, — car que serait alors cette première connaissance ? — mais en ce sens plus vivant et plus beau qu'elle est un hommage que nous rendons à l'univers où nous puisons l'existence et qui nous soutient et nous nourrit. C'est la connaissance qui nous donne la présence et la jouissance de l'Etre. Comment n'en serait-elle pas aussi la louange ?
Mais la connaissance rend possible l'ingratitude de ces philosophes qui, voyant qu'elle dépend de leur attention, imaginent qu'elle est leur œuvre et non point un don qu'ils se bornent à recevoir. L'attention est à la fois un acte de liberté, puisque j'en dispose, et un acte de docilité, puisqu'elle me fait participer à une réalité qui m'est donnée : ainsi, c'est lorsque l'esprit est le plus actif qu'il a le mieux conscience d'accueillir la vérité et non pas de la produire.
L'attention ressemble à l'amour. Elle est, comme lui, un consentement qu'il nous appartient de donner ou de refuser, et qui pourtant entraîne et surpasse notre volonté. Il ne faut pas solliciter ni poursuivre les idées qui nous fuient. Elles naissent, comme les mouvements de l'amour, de certaines rencontres dans lesquelles il n'y a ni demande ni offre et qui apportent un don gratuit et inespéré. Mais nous laissons souvent passer sans les voir les dons que la Providence nous destine : nous ne sommes pas toujours prêts à penser ni à aimer. Pourtant, au delà de la sagesse, qui est toujours maîtresse de soi, mais qui se contente souvent de peu ou de rien, il y a un état de confiance et d'abandon qui nous prépare à tout recevoir. Cet état suppose que l'on a fait en soi une sorte de vide intérieur, qu'on s'est délivré de toute préoccupation particulière ; il est à l'égard de l'univers une humilité, une attente et en même temps un appel.
Il n'y a pas d'attention qui ne soit animée par une intention, qui est elle-même médiatrice entre l'attention et l'amour. Et nous disposons de notre attention comme nous disposons de notre volonté ; mais la vérité nous répond comme elle l'entend et non pas comme nous l'entendons : c'est qu'il dépend de nous de regarder et non pas de voir. Seulement, regarder, c'est choisir, c'est aimer : et comment la lumière ne s'offrirait-elle pas à celui qui la cherche et qui, la cherchant, l'aime et l'aimant, déjà la possède ? Il y a un point où le regard attentif et le rayon qui l'éclaire se fondent et ne sont qu'un.
On observe un cercle admirable entre l'amour et la connaissance ; car la connaissance suscite l'amour et l'amour suscite la connaissance. L'amour est semblable à une connaissance que l'on cherche et la connaissance à un amour que l'on possède. La connaissance est la rédemption du mal de l'individualité. Elle nous réunit à l'univers, dont le péché nous séparait.