Pour comprendre le mystère de la création, il suffit de se rendre attentif à ce moment plein de délice et d'anxiété où nous assistons dans la vie de l'esprit à la naissance des idées. Inventer des idées, c'est inventer le monde. L'idée est l'acte de l'intelligence créatrice.
Acceptons que l'idée ne soit qu'un nom. Il faut restituer alors au nom sa valeur primitive et sacrée. S'il est capable de porter l'idée, c'est parce qu'il est le talisman qui nous permet de prendre possession de toutes les choses en les nommant, d'en saisir la sonorité intérieure, la concavité mystérieuse et le sens. Il faut le proférer, au moins à voix basse, pour qu'il s'établisse entre l'idée et l'esprit ce commerce subtil, qui va produire un autre commerce plus subtil encore entre celui qui parle et celui qui écoute.
Les mots portent souvent notre pensée plus haut et plus loin que ses seules forces ne l'auraient pu. Ils ouvrent le regard sur un vaste horizon de lumière où il n'avait perçu d'abord que d'éparses lueurs. Et la pensée trouve toujours dans les mots une sorte de promesse ou même de risque qui éveille ses espérances et parfois les surpasse.
Il y a entre la naissance des idées et celle des mots une identité si parfaite que le mot même d'inspiration est là pour la traduire : c'est le propre de l'inspiration de produire entre la pensée et le langage cette correspondance miraculeuse que la raison cherche toujours à justifier et qui la laisse à la fois comblée et impuissante. Quand nous avons rencontré la vérité, la liaison des idées et des mots se présente à nous avec un tel caractère d'aisance et de nécessité qu'elle est incapable de se dénouer. S'il nous paraît possible de la changer, même par jeu, craignons de l'avoir adoptée aussi par jeu, de n'avoir saisi de l'idée que le vêtement et non point le corps.
C'est que le mot est le corps de l'idée et ne fait qu'un avec elle : il n'est point un signe choisi entre mille pour exprimer une idée déjà présente. Car l'idée doit s'incarner pour être ; jusque-là elle séjourne dans les limbes ; mais, dès qu'elle anime le mot le plus commun, elle vit et lui donne la vie ; et le mot acquiert une modulation intérieure par laquelle il semble nous révéler un secret du monde spirituel. Peu importe que l'on puisse contester maintenant la réalité de l'inspiration et soutenir qu'elle se réduit à une surveillance attentive et minutieuse des mouvements les plus secrets de notre pensée. Surveiller ces mouvements, ce n'est pourtant pas les produire ; creuser le chenal, ce n'est pas y faire couler l'eau. Reconnaître ce qu'il faut négliger et ce qu'il faut retenir, c'est supposer que l'on possède déjà. C'est approprier la pensée à nos desseins, ce n'est pas lui donner l'être.