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Comment pourrait-on gouverner ses actes autrement que par ses pensées ? C'est par l'effet de certaines pensées que l'on retient sa volonté ou qu'on la laisse aller. Il y a donc contradiction à admettre que l'on est responsable de ses actes sans être responsable de ses pensées. En réalité, il n'y a que l'attention qui dépende de nous. Et nos pensées sont des actes, invisibles il est vrai, mais les seuls qui nous justifient ou qui nous condamnent.

C'est nous qui menons notre esprit puisque l'attention dépend de nous ; et, comme nous ne vivons que parmi nos pensées, le propre de l'attention est, semble-t-il, de choisir le domaine où nous nous plaisons à vivre. Elle donne au regard sa direction : mais celui-ci nous découvre chaque fois un spectacle nouveau que nous ne pouvions ni attendre ni prévoir. Etre attentif, ce n'est pas se forcer à penser certaines choses. C'est maintenir en soi une certaine ouverture qui permet d'accueillir tous les appels que les choses nous font.

Mais dans l'effort de l'attention on donne quelquefois à l'esprit une tension qui le paralyse ; il faut apprendre au contraire à lui conserver sa souplesse et sa mobilité. L'esprit ne doit jamais s'appliquer à une idée de telle manière qu'il n'aperçoive plus sa complexité ni sa liaison avec toutes les autres ; il ne doit jamais s'appliquer à une chaîne d'idées de telle manière qu'il perde cette agilité sans laquelle il est incapable de saisir toutes les clartés qui le traversent et qui dépassent son dessein et parfois son espérance. Ainsi, il est permis de trouver la méthode de Descartes un peu sévère et même un peu resserrée.

Il ne faut rien demander de plus à l'homme que de disposer de son attention ; mais il doit la donner pure, humble, souple, libérée de toute préoccupation et de tout amour-propre, sans hâte et sans retardement, en ne lui permettant ni d'anticiper, ni de laisser passer ce qui lui est offert, ni de désirer qu'il soit autre, ni d'y mêler quelque arrière-pensée, ni de troubler sa transparence par un désir ou par un effort. L'attention parfaite est un point où l'activité et la passivité se confondent, la première étant un consentement pur et l'autre le don même auquel on consent.

Il arrive que nous accomplissions mieux un dessein particulier quand il se trouve enveloppé dans un autre plus vaste qui donne au premier plus de force et d'élan. Ainsi la pensée constante de Dieu donne plus de lumière à toutes nos pensées isolées. Seule l'attention qui n'est retenue par aucun intérêt humain demeure toujours entière et indivisible ; elle relève tous les objets auxquels elle s'applique. Dans cet acte unique par lequel nous sommes attentifs à la vie, tous les événements prennent leur place, leur valeur, leur éclairement sans qu'aucun d'eux parvienne à nous divertir. C'est une attention à Dieu qui est l'attention de Dieu en nous.

Au contraire, l'attention appliquée à un objet particulier nous divise, parce qu'elle est incapable de nous occuper tout entier : ou bien il faut qu'elle devienne semblable à l'amour, qui est l'éveil de la conscience tout entière, et qui, dans un unique objet, nous rend présent tout l'univers.

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