Aller au contenu

La pensée ne se laisse pas solliciter par la volonté. Il y a en elle une sorte d'indépendance rebelle. Quand elle parle, elle dit quelquefois le contraire de ce que nous désirions entendre : aussi les hommes ne se plaignent-ils pas toujours de son silence ; il arrive même qu'ils murmurent afin de couvrir sa voix. Ou bien elle se tait quand on veut l'obliger à parler ; car il ne faut pas consulter hors de propos l'oracle intérieur : alors c'est le prêtre qui nous répond et non pas le dieu.

On peut nous demander d'avoir les yeux toujours ouverts, mais il n'est pas sûr qu'un beau spectacle leur soit offert ; d'avoir l'attention toujours en éveil, mais il n'est pas sûr qu'une vérité vienne à sa rencontre ; d'avoir un consentement toujours prêt, mais il n'est pas sûr qu'il soit sollicité. Pourtant, si la lumière qui nous environne à tout moment semble se refuser à nous, c'est que nous nous sommes d'abord refusé à elle ; c'est que nous n'avons pas su lui ouvrir un accès jusqu'à nous. Mais la tâche est difficile, tant elle exige de simplicité : ainsi il arrive qu'au moment où déjà la grâce s'approche de nous, notre concupiscence s'éveille et la repousse par l'effort même qu'elle fait pour la saisir.

Même lorsque l'idée s'est offerte, il est difficile encore d'en faire un bon usage. Pour garder l'esprit libre, il importe de ne pas s'appesantir sur elle. Nous corrompons tous les biens que nous avons reçus par les efforts que nous faisons pour les retenir et par l'insistance avec laquelle nous cherchons à épuiser leur jouissance. C'est dans sa première révélation que la lumière est la plus belle : quand nous la fixons pendant trop longtemps, elle s'irise. Dans toute connaissance il y a un dernier point que je ne puis dépasser sans qu'elle se trouble.

Mais, bien que la volonté ne doive ni prolonger ni forcer le regard de l'attention, aucune idée pourtant ne peut nous appartenir si elle n'a subi en nous une lente incubation, si nous ne l'avons gardée longtemps dans les replis de notre vie intérieure, presque sans y penser, et pourtant sans cesser de la nourrir. Alors il arrive qu'au moment où la conscience de nouveau l'illumine, elle nous paraît aussi miraculeuse que ces choses toutes proches et perpétuellement sous nos yeux qui supportent toute notre existence sans que nous ayons besoin de les voir. Et dès qu'on la voit, elle se dresse devant nous, pure, ferme, sûre d'elle-même, avec un fin contour, subtile et d'un seul jet comme un être vivant.

Supprimer le surlignage