La connaissance est une sorte de complicité entre le réel et nous. On ne peut connaître un objet qu'en tentant de l'imiter, de le reproduire par le geste, jusqu'au moment où le geste achevé se trouve pour ainsi dire suspendu dans une sorte d'immobilité susceptible d'être contemplée. Toute connaissance est un commencement de métamorphose. On ne connaît la vérité que si l'on devient véridique et la justice que si l'on devient juste, le crime que si l'on devient criminel, au moins par l'imagination. La connaissance non seulement imite l'œuvre de la création, mais collabore avec elle. Elle n'est fidèle que si elle est efficace. Elle se distingue toujours du réel par son imperfection : mais le réel n'est rien de plus que le dernier état de la connaissance.
Ainsi la vérité n'est jamais contemplation pure. La seule évidence qui puisse toucher notre intelligence touche aussi notre volonté : elle exprime un ordre qui doit être à la fois perçu et aimé. Il nous invite à agir ; et il suffit de le découvrir pour qu'il nous semble l'avoir créé et être intéressé à le maintenir. Autrement la connaissance est séparée de la vie, elle donne à l'homme une vérité séparée que la vie tourne en dérision dès la première rencontre.
Il y a une connaissance qui est une servitude de l'esprit à l'égard de l'objet. Il y en a une autre qui délivre l'objet de son inertie et le hausse jusqu'à la dignité de l'esprit : au lieu d'être un poids pour l'esprit, elle lui donne un mouvement plus subtil ; elle met en jeu toutes les puissances de la conscience et réalise son unité. Dans ce sommet où elle nous établit, ce n'est pas seulement la différence entre l'esprit de finesse et l'esprit de géométrie qui se trouve abolie et dépassée, mais aussi la différence entre la pensée et le vouloir.
La véritable ambition de la connaissance ne peut pas être de dominer la matière : la connaissance n'est pas au service du corps. Il y a en elle une forme d'action infiniment plus subtile : par elle l'esprit agit sur lui-même et sur tous les esprits. Car tous les hommes contemplent la même vérité ; ils reçoivent tous la même lumière, qui les rend capables d'entrer en communication les uns avec les autres et de créer entre eux un accord spirituel dont le monde est l'instrument et Dieu le témoin. Nous ne pouvons aimer la vérité que parce que nous aimons tous les êtres et que c'est elle qui les unit.