Il y a dans la connaissance cette contradiction secrète : c'est qu'elle exige toujours entre le connaissant et le connu une différence, sans quoi elle ne serait point un acte de la pensée, et pourtant une identité, sans quoi elle ne pourrait prétendre à aucune vérité. Elle est contrainte de se séparer de son objet, afin de naître, et de se réunir à lui, afin d'aboutir ; mais dans cette réunion le spectateur disparaît et la connaissance s'abolit en se consommant.
Dira-t-on qu'elle ne cherche point à se résoudre dans son objet, mais à résoudre, pour ainsi dire, l'objet en elle ? Pourtant, comme on ne perçoit que ce qui est opaque à la lumière, on ne conçoit que ce qui résiste à l'intelligence. Supposons que la lumière se répande dans un milieu parfaitement transparent, air ou verre, sans qu'elle rencontre aucun obstacle qui l'arrête, la brise ou la disperse, il est évident que, dans la perfection de son essence révélée, le monde, dont elle pénétrerait tous les replis, s'évanouirait comme une impureté.
La contradiction de la connaissance acquiert une puissance d'émotion infinie lorsqu'il s'agit de la connaissance que nous pouvons avoir de nous-même : car toute cette connaissance réside dans le double mouvement par lequel il faut s'éloigner de soi pour être capable de s'apercevoir comme un spectacle, et retourner presque aussitôt vers soi pour réaliser cette exacte sincérité qui fait paraître illusoire ce spectacle même qui vient de naître.
En Dieu l'acte de la connaissance est parfait parce qu'il ne se distingue pas de l'acte même de la création. Quant à nous, nous ne sommes que les spectateurs du monde créé et nous ne pouvons que contempler son existence et sa nature. Cependant, à mesure que la connaissance s'approfondit, le monde nous devient plus présent ; mais ce n'est point par son image, qui s'efface peu à peu, c'est par son action qui nous pénètre davantage. Dira-t-on alors que la conscience est détruite ? Il semble plutôt qu'elle change de nature. Elle obtient une sorte de surplus ; elle est moins éclairée, mais plus éclairante puisqu'elle tend à s'unir au principe même qui dispense la lumière. La distinction entre le réel et elle s'abolit, non plus dans une identité immobile, mais dans une vivante communion. Elle participe à la puissance créatrice ; l'activité qu'elle exerce imite celle qui règne dans l'univers, y répond et la prolonge.