Si la connaissance se distingue du réel et pourtant le suppose et l'imite, on peut la comparer justement à l'image que le miroir réfléchit ou au son que l'écho répercute. Un objet visible n'est qu'une masse obscure jusqu'au moment où le rayon qui l'a touché touche un œil vivant qui l'enveloppe dans le cercle de son horizon. Un son n'est qu'une vibration de l'air jusqu'au moment où il rencontre une oreille qui le capte et le reproduit dans sa conque mystérieuse. La vue et l'ouïe sont les sens de la connaissance : ils sont tournés vers l'univers qui nous environne et le peuplent d'images et d'échos ; l'un rend le monde visible, mais par un spectacle si secret qu'un seul être est capable de le voir ; l'autre rend le monde sonore, mais par une touche si intérieure qu'un seul être est capable de l'entendre.
Le tact nous donne du monde une possession charnelle : il étend jusqu'à l'objet la possession que nous avons de notre propre corps. Mais la possession du monde par la vue est plus intellectuelle, plus désintéressée et plus parfaite. Il faut que l'objet s'éloigne de moi pour qu'il émerge des ténèbres et qu'il apparaisse dans la lumière ; alors, au lieu de sentir seulement sa présence, je l'embrasse comme un tableau : je saisis son contour et sa couleur ; je discerne les relations délicates de ses éléments et la place qu'il occupe au milieu du monde. Ma main a eu beau le parcourir à loisir dans l'obscurité ; la vue, au moment où elle me le découvre, m'en donne la révélation. Il devient alors un pur objet de contemplation. Car la vue s'applique au monde matériel, mais elle lui donne un visage spirituel. Elle ne saisit qu'une image, qui ressemble à une illusion si le toucher ne la confirme ; mais elle nous livre toutes à la fois ces parties du monde que le mouvement ne nous permet de rencontrer que tour à tour. C'est par elle que le monde est grand : elle seule nous découvre le Ciel. L'univers visible possède une majesté immobile et silencieuse ; et les mouvements qu'il nous montre, quand le son s'en retire, ressemblent à des actes de la pensée.
L'ouïe au contraire enregistre tous les ébranlements que les corps subissent : ce sont des messages qu'ils nous adressent. L'objet éclairé reçoit du dehors l'action de la lumière ; mais le son semble obéir à une impulsion intérieure, comme le montre la voix. En proférant le mot, nous donnons une âme à la chose. La lumière nous révèle le monde : c'est le Verbe qui l'a créé. La vue nous fait communiquer davantage avec la nature, l'ouïe avec l'homme : et le timbre de la voix est moins riche que la physionomie, mais nous émeut plus profondément. Voir, c'est découvrir l'œuvre de la création ; entendre, c'est avoir avec le créateur une sorte de complicité.