Il n'y a qu'une seule vérité qui pénètre dans tous les esprits, bien qu'elle y prenne les formes les plus différentes, comme il n'y a qu'une seule lumière qui éclaire tous les regards, bien qu'aucun d'eux ne soit jamais frappé par les mêmes rayons. Semblable à la lumière, l'intelligence nous découvre tout ce qui est ; en le tirant des ténèbres, elle paraît le créer. Elle se porte au-devant du regard comme pour se donner à lui ; mais il faut que le regard à son tour se porte au-devant d'elle pour l'accueillir. Comme la lumière est faite d'un faisceau de couleurs, l'intelligence est faite d'un faisceau d'émotions : et l'intelligence la plus pure est celle qui fond en elle le plus grand nombre d'émotions sans en laisser paraître aucune.
La lumière est le principe des choses et c'est son ombre qui sert à créer tout ce qui est. C'est dans son ombre seulement que nous sommes capables de vivre. Nous contemplons tous les objets dans une lumière qui vient du soleil et non pas de nous. Et nous les percevons dans une demi-clarté comme un mélange d'ombre et de lumière. L'ombre est donc inséparable de la lumière ; elle est intime, secrète, protectrice. C'est par l'ombre que la lumière abrite le regard contre son éclat, comme c'est par la sensation que la vérité abrite l'âme contre sa pointe la plus aiguë.
On est aveuglé quand on regarde le soleil comme quand on regarde l'esprit pur. On ne peut voir que l'infinité des corps qui réfléchissent et captent diversement la lumière, comme on ne peut penser que des idées particulières dont chacune exprime une des faces de la vérité. La lumière est semblable à Dieu : on ne la voit pas et c'est en elle qu'on voit tout le reste. C'est en elle que baigne tout ce qui est : c'est elle qui le rend visible. Ainsi, il faut que le principe de la connaissance échappe lui-même à la connaissance : il ne peut connaître que ce qui lui est opposé. Car la lumière qui éclaire tout est incapable de recevoir l'éclairement. On ne saisit que le combat de l'ombre et de la clarté, l'intervalle qui sépare les ombres, les limites de la lumière et, pour ainsi dire, ce qu'elle n'est pas plutôt que ce qu'elle est. C'est le rôle des corps d'absorber la lumière et le rôle des esprits de la propager. C'est pour cela qu'on voit les premiers et non pas les autres. Et même, le propre de la vraie lumière, c'est de ne pas être aperçue de ceux qui l'ont : ils deviennent eux-mêmes des foyers qui éclairent précisément ceux qui ne l'ont pas.
Il y a des esprits transparents qui laissent passer toute la lumière qu'ils reçoivent ; d'autres qui, semblables à des miroirs, la renvoient tout entière autour d'eux ; d'autres enfin qui, comme des corps opaques, l'enfouissent dans leurs propres ténèbres. Chaque esprit recherche, pour l'habiter, la zone de lumière qui lui convient : il en est peu qui puissent soutenir la lumière pure ; quelques-uns se plaisent dans les oppositions les plus violentes de l'ombre et de la clarté ; d'autres préfèrent la pénombre ou la clarté diffuse.