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On ne prend conscience de son être et de sa vie que dans une émotion si pleine d'angoisse, de joie et d'espérance qu'elle nous déchire et qu'elle nous fait presque défaillir. Mais cette émotion, qui devrait être permanente, est difficile à surprendre ; quand elle se produit, elle s'efface vite afin de nous laisser libre de disposer de toute notre attention et de toute notre volonté pour des tâches particulières. Dès que nous parvenons à concentrer sur elle notre regard, c'est-à-dire à percevoir avec lucidité la présence de l'univers et notre présence au milieu de lui, le jour qui luit pour nous luit de la même lumière miraculeuse que le premier jour de la création.

Tous ceux qui, dans cette première découverte, n'éprouvent que du plaisir, n'ont point encore pénétré jusqu'à la racine de l'être et de la vie. Mais plus le sentiment qu'ils éprouvent acquiert de profondeur, plus ce premier plaisir leur paraît frivole. C'est qu'ils mesurent leur responsabilité devant cette destinée qui s'ouvre devant eux et qui dépend de leur initiative, devant cette puissance créatrice qui leur a été donnée et qu'ils tremblent d'exercer.

Bien différent de celui qui, emprisonné dans les dédales de son amour-propre, s'aveugle dans la complaisance douloureuse qu'il a pour lui-même, celui qui cherche à se connaître commence déjà à se fuir. Il faut qu'il se sépare de lui-même pour se voir. Le propre de la vie intérieure, c'est précisément de nous permettre d'échapper sans cesse à ce que nous sommes et de rendre vivante une idée de nous-même qui nous découvre sans cesse de nouvelles puissances, mais en nous obligeant à les mettre en œuvre. Ainsi, en cherchant à nous connaître, nous cherchons toujours ce que nous devons être plus encore que ce que nous sommes : nous cherchons toujours ce qui nous manque et nous ne pouvons le trouver que dans un principe qui nous contraint sans cesse à nous renier pour nous surpasser.

La conscience nous révèle la présence de cet être individuel qui s'agite en chacun de nous, qui frémit, qui désire et qui souffre. Mais en prendre conscience, c'est cesser de s'identifier avec lui. Le moi ne se réalise qu'en se tenant aussi éloigné que possible de lui-même, c'est-à-dire de ce qu'il est déjà et aussi près que possible de cette idée même du Tout dont il n'est qu'une partie, mais avec lequel il communique et où il puise un perpétuel enrichissement. Le mystère du moi, c'est de n'être que désir, de ne s'accomplir qu'en sortant de soi et, pour ainsi dire, d'être où il n'est pas plus encore qu'où il est. Il n'a la certitude de se découvrir que quand il se délivre de soi ; et il n'y a point pour lui d'autre vie que de se quitter sans cesse et de se réfugier sans cesse dans un autre moi plus vaste qui est toujours au delà de lui-même.

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